/ Texte Sarah Pinton _ Photos Andy Parant / Pierre Morel / Nicolas Schlosser SFR tour 11/ Julien Mazard _ Vidéo Julien Mazard / Skipass / Chicks do it too


Anaïs Caradeux on la connait depuis un petit moment déjà, elle tourne sur toutes les compétitions internationales de halfpipe depuis ses 15 ans... Pour ceux qui auraient besoin d'une brève présentation, nous pouvons vous dire qu'Anaïs vient de la Clusaz, qu'elle a maintenant 21 ans (déjà !) et que cette jeune fille est un condensé d’énergie et de bonne humeur.  Surtout, elle fait partie des deux seules françaises à avoir porté la nation du cocorico jusqu'aux X-Games et, espérons le, la première à nous mener jusqu'aux JO ! En France, beaucoup d'entre-vous (admettez-le) déplore la différence de niveau entre les hommes et les femmes en halfpipe (il suffit de lire les commentaires sur les articles des X-Games Europe ou encore le récent Grand Prix sur skipass), nous avons donc laissé la parole à celle qui porte nos couleurs à l'étranger pour une petite mise au point sur le sujet sensible du ski freestyle féminin. Attention, Anais vide son sac à main...(Interview réalisée entre le 6 et le 14 décembre 2011)

- Salut Anaïs, ça va ?

Super ! J’avais prévu des réponses plus politiquement correctes, mais je pense qu’il est temps pour moi de dire la vérité. Peut être que  cela me vaudra quelques retours de bâtons mais rien que je n’ai déjà enduré, et surtout j’espère que cela aidera les jeunes générations.

Anaïs, dans le lobby de l'hôtel Diva pendant les X Games Europe (P.M)

- Tu es dans le Colorado en ce moment, comment se passent les entrainements de début de saison ? 

Il y a à peu près tous les skieurs (de Sarah Burke, Torin Yater-Wallace en passant par Jen Hudak et Simon Dumont…)  et les snowboarders (Kelly Clark, Louis Vito, Danny Davis…)  de halfpipe de la terre en ce moment à Copper. Ça commence d’ailleurs à ressembler à un zoo ! Mais le pipe ici est juste magnifique...


- Tu bosses sur quels tricks en ce moment ?


Et bien j’en ai plusieurs en tête mais jusqu'à présent je ne travaille que sur ceux que je maitrise déjà afin de les perfectionner. Depuis le Grand Prix je commence à m’entraîner sur l’air bag à Vail. Je suis assez superstitieuse donc je préfère dévoiler mes tricks une fois que je les aurai plaqués sur la neige.


- Et les autres filles que tu vois à l’entrainement ? Qui est en forme pour cette saison à ton avis ?

Je pense que cette saison tout va s’accélérer avec les JO qui arrivent. Tout le monde commence à prendre les entraînements plus au sérieux.
Il y a un peu plus de casse que d’habitude, mais c’est en tombant que l’on apprend non ? Par exemple Dania Assaly qui revient d’un genou a fait un des meilleur cork 900° du début de saison mais l’a mal réceptionné et s’est cassée la main. Devin Logan fait de magnifiques Alley Oop Flat 540°, Megan Gunning s’essaye au back to back 900°… Mais toute la petite famille des freeskieuses se porte à merveille ! On sera toutes fin prêtes pour les X en Janvier, je n’en doute pas !

En action dans le superpipe de Tignes lors de la finale (A.P)


- Tu as commencé le ski freestyle et la compétition très jeune vers 15 ans je crois. Qu’est ce qui t’a attirée dans ce sport ?

Les voyages et les incroyables personnalités ! Mais aussi le fait d’être pour une fois douée dans un sport ! Je n’ai jamais brillé à l’école ou dans aucun autre sport : me sentir reconnue et spéciale aux yeux de tous est une incroyable motivation pour avancer dans la vie et se surpasser.


- Tu as maintenant 21 ans et déjà pas mal de voyages, compétitions, podiums à ton actif. Cela n’a pas été trop dur de grandir dans le milieu du ski ?

Si car cela m’a obligé à grandir plus vite ! On ne m’a jamais accordé de passe droit et on m’a toujours demandé de réagir comme une personne adulte. J’ai fait beaucoup d’erreurs et heureusement, car j’ai énormément appris d’elles. Cependant le ski m’a permis d’ouvrir mes horizons. J’apprécie chaque moment de ma vie, malgré tout le travail que le haut niveau demande, je suis redevable d’avoir eu l’opportunité de vivre cette vie.


- Si l’on regarde dans le passé, quels ont été les temps forts de ta carrière d’après toi ?


Le premier a été ma victoire à la coupe du monde des Contamines en 2005 alors que je ne devais qu’être l’ouvreuse car j’étais encore trop jeune pour concourir.
Ensuite un de mes meilleurs souvenirs a été d’arriver 2nd entre mes deux idoles Marie Martinod et Virginie Faivre à l’Orage European Open en 2006. Puis bien sûr, il y a ma première médaille de Bronze au X Games Europe à Tignes en 2010.

Premier podium d'Anaïs aux X Games Europe, en 2010 aux côtés de Jen Hudak

- D’une manière générale comment se déroule une saison pour toi ? Où devrais-je dire une année vu que tu skies été comme hiver… Bref, quel est ton programme cette année?

En Septembre/Octobre je vais à l’école (IAE d’Annecy) ou j’étudie le business international ce qui me permet de faire un break avant que la saison commence. Puis de Novembre à Avril j’habite à Breckenridge dans le Colorado avec mes deux colocs australiennes Anna Segal et Davina Williams. C’est plus pratique car ma coach vit juste à côté à Vail. Pendant ce temps, je participe aux Coupes du Monde, au Dew Tour, aux X Games et je filme avec PVS ou pour mes propres vidéos.  Enfin en Mai je retourne sur Annecy avec mes autres colocs Johann Baisamy, Victor Daviet, Anouck Grau, Charlie Pitch Lichnowski pour 2 mois d’école intensifs ! En Juillet je fais ce qu’il me plaît et en Août je mange des Kiwis en Nouvelle Zélande.


- Tu voyages beaucoup donc, tu cumules beaucoup de miles (rire) ?

Oui je suis GOLD chez Air Canada et j’ai déjà pu me payer quelques voyages gratuits ! Le plus drôle, c’est le regard des hommes et femmes d’affaires quand je m’assieds en première car j’ai été surclassée faute de places « classe bétaillère » (rire) ! Mais ça n’arrive pas assez souvent à mon goût…

Gold Chez Air Canada... Silver aux X Games Europe 2011 !


- Tu es en équipe de France en vu des J.O de Sochi. Qu’a mis en place la FFS (fédération française de ski) pour t’aider ?

Ils ont mis en place une aide financière pour chacun d’entre nous, mais comme je suis seule cela me donne beaucoup moins d’opportunités que les garçons qui ont mis leurs aides en commun. La fédé a aussi engagé un kiné pour suivre le groupe (Freeski Project) toute la saison mais je n’y ai accès que pendent les compétitions fédérales au nombre de deux cet hiver. Malheureusement cette aide est dérisoire à côté des moyens mis en place par les autres fédérations comme aux Etats-Unis et au Canada. Ils ont des stages de trampoline tout l’été ainsi que du water jump. L’hiver, ils ont des camps d’entraînements avec logements, kiné, coach, techniciens et nutritionnistes à disposition. Et en plus de ça ils sont payés chaque mois !
Cependant, si ils ont accès à tout cela c’est parce qu’ils sont allés chercher leurs propres sponsors pour le financement alors qu’en France nous n’avons que les restes des skieurs Alpins. Peut-être est-il temps de faire la chose ?


- Pourquoi tu ne t’entraines pas avec Greg Guenet et tes compatriotes Français Kevin, Xavier, Ben, Thomas et Joffrey ?

Ce n’est pas un choix de ma part, c’est eux qui n’ont jamais voulu de moi. Ma seule solution était de trouver une autre terre d’accueil. Alors quand j’entends dire que je me pense « trop bien pour les français » et que c’est pour cela que je m’entraîne à l’étranger, ça me fait doucement rire…
Ce n’est pas un secret, le freestyle féminin ne les intéresse pas. Malheureusement je ne pense pas qu’ils réalisent l’influence qu’ils ont sur la scène freestyle en France. Ce sont des modèles pour tous les jeunes dans les clubs et autres rideurs amateurs ou pros. Ils ont véhiculé et cultivé ce dédain envers les rideuses partout en France, jamais vous ne verrez une telle attitude de la part d’un Américain ou un Canadien.
Depuis le début (presque 7 ans) Greg et son groupe (ainsi que certaines autres figures de la scène française) m’ont bien fait comprendre qu’ils n’avaient aucun respect pour moi (en termes d’athlète) ni pour aucune autre rideuse. Cependant je n’ai eu au fil des ans comme attitude que respect et politesse envers eux. Mais depuis peu ça va trop loin…


- Tu préférerais devenir championne Olympique ou gagner les X-Games ?

Quelle question, les deux bien sûr ! Mais il est vrai qu’une médaille Olympique a plus d’impact dans le milieu extra sportif alors qu’une médaille aux X-Games a plus de signification pour les vrais fanatiques de sports extrêmes.



- D’ailleurs cette année, tu es passée pas loin de l’or à Tignes, que manquait-il à ton run pour devancer la reine du halpipe Sarah Burke ? 

Une tête en bas !

Anaïs félicite Sarah à la fin de son second run lors de la finale 2011 des X Games Europe.


- J’ai entendu dire que tu montais un projet de voyage au Japon, peux-tu nous en dire  un peu plus ?

Oui j’ai parlé un peu cet été avec Miyuki (skieuse Japonaise de halfpipe) qui me racontait comment ce passait la reconstruction de son pays. J’ai pu constater que l’engouement des journalistes semblait s’être affaibli et que la reconstruction du Japon – autant physique que moral - intéressait moins. Dans l’industrie du freeski, le Japon est très réputé pour sa neige poudreuse et légère ainsi que pour ses paysages immaculés. J’ai alors décidé de réunir autour de moi quatre des meilleures skieuses freestyle au monde afin de monter un projet humanitaire doublé d’un film de ski.  Le but est d’aider à relancer le tourisme et l’aide international dont ils ont aujourd’hui crucialement besoin. Franck Marchand et sa boîte de production « Flyprod » ainsi que Joséphine Bigo m’aident énormément sur ce projet. D’ailleurs si vous êtes intéressés contactez-moi !

- En 2010, tu avais organisé le « Chicks Do It Too » à la Clusaz, pourquoi l’événement n’a t-il pas été reconduit ??

Et bien comme toutes bonnes idées elle a été reprise par un professionnel avec des plus gros moyens l’année dernière (aux mêmes dates et avec les mêmes athlètes que j’avais prévu de réinviter). Mais je suis flattée de voir que dans un certain sens, j’ai aidé à faire avancer les choses pour notre sport. Je suis sûre que le Nine Queens sera un franc succès cette année encore.


- À l’avenir, as-tu envie de te diversifier, de sortir un peu du halfpipe pour faire de la vidéo en Backcountry, slopestyle… Comment vois-tu évoluer ton ski ?

Oui bien sûr, c’est pour cela que je commence cet hiver à filmer avec PVS (d’ailleurs merci à eux pour cette incroyable opportunité !) Je travaille aussi sur d’autres projets pour les saisons prochaines, mais c’est encore un peu trop tôt pour que je puisse en parler. J’aimerais énormément faire plus de Backcountry comme le « Linecatcher » dans les années à venir !

Anais est aussi à l'aise sur les tables - ici lors de son événement à la Clusaz le "Chicks do it too".

- Qu’as tu à répondre aux détracteurs du ski feminin ?

J’ai toujours été la première à dire que nous - les filles - devrions créer nos propres opportunités et ne pas toujours attendre que les garçons nous les apportent sur un plateau. Ils ont réussi à se battre pour se faire accepter par les snowboarders  au tout début et ont créé de toute pièce une industrie, c’est normal qu’ils nous demandent de prouver notre légitimité. C’est d’ailleurs ce que font Kaya (Turski) et Jen (Hudak) avec leur Webisodes, ce que fait Kristy avec son « Home coming » et moi avec le Chicks Do It Too ou encore mon projet au Japon.
Dans le ski comme partout - sport, travail - les femmes ont toujours eu à travailler deux fois plus dur pour prouver qu’elles méritaient leur place. Nous nous entraînons aussi dur que n’importe qui (entre la gym, le trampoline, l’airbag et le water jump…) Le résultat à la fin n’est certes pas le même que chez les hommes. Cependant dans quels sports les femmes peuvent-elles prétendre aux mêmes résultats ? Nous somme différentes d’un point de vue mental et physique : notre corps est plus sujet aux blessures, notre masse musculaire est moindre et nous n’avons pas le même niveau d’engagement face aux risques. Par contre pour réussir il nous faut être intelligentes, belles et compétentes. Le forfait tout compris quoi !

Pendant un shooting entre filles à Tignes avec Andy Parant


- Le mot de la fin ?

Sans vouloir tenir un discours féministe, je voulais juste aborder un sujet un peu sensible. On m’a souvent fait la réflexion « vous les filles ne devriez pas être payée autant que les garçons… ». Premièrement nous sommes loin d’être payées autant que les garçons et si les marques nous donnent du budget c’est bien qu’elles y trouvent un intérêt. Jusqu’à présent je n’ai jamais eu le droit à une réduction sur mes billets d’avion ou l’hôtel car j’étais une femme. J’investis autant de temps et d’énergie à promouvoir mes marques et à m’entraîner. Puis ce n’est pas du budget que je vole aux garçons : Regardez combien de paires de gants, de bonnets, de vestes vos sœurs, copines ou amies achètent… C’est un fait, l’industrie féminine du prêt à porter est bien plus importante que celle des hommes.
Je suis tombée sur un article récemment disant que l’entrée des femmes dans le monde professionnel ces dernières décennies a fait augmenter le PIB de 13% en Europe. Notre industrie serait-elle donc l’exception qui confirme la règle ? Nous ne sommes pas une menace et bien au contraire. Ensemble nous pourrions évoluer bien plus vite.
Nous ne demandons pas de traitements spécifiques mais seulement de se sentir incluses et  appréciées dans notre sport.

Anaïs remercie l'ensemble de ses partenaires qui la soutiennent. Merci également aux photographes Andy Parant et Pierre Morel pour le portfolio de cette interview.