7h sur le quai numéro 1 de la gare de Thun : seules quelques amateurs et amatrices de glisse attendent le train du plaisir. Ce train qui nous permettra de sentir nos peaux glisser vers sommets, combes et faces vierges. Autant d'espaces de liberté que nous espérons tous et toutes, couverts d'une neige aussi fraîche que légère. Le train est ce matin à l'heure.
Après la fourmilière des derniers mois, le quai me paraît presque vide. À la mi-temps du mois de mars, les grosses affluences sont derrière nous. De nouveau seul dans le wagon bistrot, je savoure un confort égoïste.
Il y a quelques semaines, les trains bondés distillaient une ambiance à cheval entre chaleur humaine et promiscuité. Du partage à l’oppression, le fil est parfois ténu. Aller skier en train, c'est accepter que cramer moins de gasoil implique parfois de se cogner à la paire de skis du voisin. C'est respirer du sandwich viande séchée-cornichon à l'heure du petit déjeuner. C'est découvrir une conversation et parfois la subir.
Aujourd'hui, tout est méditatif. Dehors, la nuit a déposé quelques centimètres d'une neige inspirante. Au dessus du lac de Thun, la blanche s’agrippe à chaque petite aspérité dont la nature a le secret : chaque toit, chaque branche, chaque bourgeon qui aurait eu l'idée de germer trop précocement.
Les nuages semblent s'être bien installés à 1 500 m. Au-dessus, le monde est invisible. Dans mon imaginaire, tout y est ordre et beauté, luxe, calme et... Et merde... ! J'ai bien pris les peaux ?? Car à divaguer, on finit parfois par se perdre. Un coup d’œil frénétique au sac à dos. Ouf, c'est bon, tout est là. La crise de tachycardie terminée, je redeviens pragmatique et me dis qu'il faudra quand même que ces nuages dégagent. Mais juste pour la descente, histoire que ça chauffe pas trop tôt.
Trêve de stress, le ronronnement du wagon m'apaise à nouveau. Le train a quitté les rives du lac et avance doucement dans le Simmental. La vallée a fière allure ainsi recouverte de blanc. D’altitude plutôt modeste, le berceau du barjo Von Allmen ne nous sert que rarement son costume étincelant. Blanc. Et avec le temps, ça n'ira sans doute pas en s'améliorant.
7h 30, Oey (se prononce Oey). Le train s'arrête et l'ensemble du troupeau peut descendre pour retrouver le car postal.
Chaussures de ski déjà aux pieds ou baskets confort encore nouées ? Deux écoles se dévisagent avec bienveillance. Furtivement, j’aperçois même des fixations à plaques. Il faut dire que les Fritschi naissent dans la vallée d'à côté. Randonner en Diamir Freeride, ça n'est pas seulement du masochisme, c'est aussi un peu consommer lokal und saisonal. Du ski de rando à l'état pur.
Car au fond du fond, il s'agit bien de randonner : pas de place pour un forfait de ski à partir d'ici. Les remontées mécaniques du Diemtigtal (prononcer Diemtigtal) ont tiré leur révérence pour la saison hivernale. C'est donc à la force du cuissot que se dispersera la meute. Plus de ligne directe vers le fond de vallée en cette saison. Qu'importe, le car postal nous offre un détour bucolique par Diemtigen, village aussi charmant que reposant. Une petite boucle qui a ceci de bienfaisant : j'avance la digestion de mon croissant.
Personne ne monte ni ne descend. Certains pourraient y voir une perte de temps, d'autres la chance d'avoir pu traverser le hameau recouvert de neige. Une dizaine de centimètres de neige fraîche est déjà omniprésente.
À mesure que nous pénétrons dans la vallée sinueuse, c'est « chantilly party la bienheureuse » : y'en a partout.
Le parking du fond de vallée est déjà bien bondé lorsque le bus coupe son moteur. Les itinéraires classiques seront aujourd'hui aussi parcourus qu'un magasin de jouet une veille de Noël.
C'est donc sans trop de précipitation que je prépare le matériel. N'étant pas la Formule 1 la plus rapide du paddock, plusieurs congénères me dépassent. Coller les peaux, boire un coup, allumer le DVA, boire un coup, écrire en jaune le nom d'un ministre dans la neige... tous ces petits rituels s'enchaînent nonchalamment.
Un tas de bois bien à l'abri me fait de l'œil. Mes vieilles chaussures y trouveront refuge pour la matinée. Je suis de l'équipe confort. Depuis le temps que je les laisse attendre mon retour, je n'ai plus peur de me les faire tirer.
Une paire de Scarpa carbonée aux pieds, l'envie de faire un peu de sport commence à gagner mes orteils rafraîchis. Ce matin il fait encore frais mais les températures sont annoncées plutôt douces pour la journée.
Au menu des prochaines heures, une petite pente nord. Avec l'espoir d'y trouver une poudre encore protégée. Pourvu que je sois plus rapide que l'humidité pour la rattraper.
L'ambiance est définitivement noire et blanche lorsque je commence à pousser sur mes bâtons trop grands. La trace autoroutière du bas de l'entonnoir est impressionnante, et malgré mon regard romantique sur cette journée, l'envie de skier de la bonne neige, la meilleure possible, vient doucement prendre les commandes.
L'analyse est simple: c'est beau, mais il y a du monde parti devant. Une petite voix me susurre: "bon coco, t'as intérêt à te sortir les pouces du cul si tu veux profiter d'une face en conditions. C'est beau les papillons, mais le plaisir des sensations se gagne à la sueur sur le front".
Je pars donc fort. Alors attention, il y a fort et fort. Là, il s'agit plutôt de fort, au sens de moins fort que si ça avait été plus fort (prononcer fort).
L'approche est une longue route forestière. Les traces sont nombreuses et parallèles. À mesure de l'ascension, les voies se séparent et se raréfient. L'une part à gauche vers un truc en Horn, l'autre à droite pour une chose en Grat.
Lentement - mais sûrement rapidement - j’atteins la dernière trace. Celle qui mènera droit vers ma cible. Le mental, toujours vagabond, se concentre sur le nombre de traces de rondelles. Oui, doucement, on peut presque deviner combien de gens sont partis devant. Huit. Je mise sur huit. J'ai finalement rattrapé pas mal de retard en vol. Un groupe de huit, ce serait idéal. L'inertie de groupe les fera sans doute avancer moins vite. C'est horrible, l'effort me rend calculateur. J'ai l'impression de courir vers l'ouverture d'un télésiège à la Flégère. Je dois me ressaisir.
L'hypothèse que ces huit traces de bâtons pourraient être celles de huit Mathéo Jacquemoud vient toutefois effleurer mon neurone. Non. Impossible. Il m'aurait déjà croisé puis redoublé trois fois. Je mise donc sur une équipe de huit, ou deux couples de quatre. Avec du gruyère, de la viande séchée et des Silvretta 404.
Parti la fleur aux spatules, me voilà à compter les traces de bâtons. Huit. L'envie de skier une face vierge commence sérieusement à me travailler.
Mon pantalon se fait de plus en plus moulant, un long tuyau apparaît sur ma bretelle de sac à dos. Ça y est, la transformation est lancée. Vite, des graines et un morceau de carbone à mâcher.
Après avoir usé de tous les raccourcis pour venir à bout du dernier étage forestier, la végétation s'estompe peu à peu. J'ai toujours trouvé que sortir de la forêt était une expérience remarquable en ski de rando. Le regard porte au loin, les pentes ouvertes s'offrent aux pupilles envieuses. Une respiration. Comme je l'ai entendu il y a peu, on commence à sentir l'odeur du ciel. Parfois, on distingue le sommet du jour, qui paraît soudain si proche. D'autres fois, ce sont de magnifiques pentes qui nous invitent à prendre à nouveau rendez-vous. La to-do list s'allonge toujours au-dessus de la forêt.
Ce jour-là, la transition est douce. Les nuages sont encore présents, mais à mesure que le temps passe, ils s'effilochent. Lentement, ils laissent apparaître quelques sommets alentour. Parfois, une falaise encore blanchie pointe le bout de son nez. Je m'arrête quelques secondes : le silence. J'immortalise le bruit d'un coup d'appareil photo.
Je savoure ce paysage qui retrouve le ciel au lendemain d'une chute de neige. Bientôt, le printemps sera franc, avec d'autres arguments, différents, mais tout aussi charmants.
Comme sur l'autoroute, une pause s'impose. Mais avant cela, j'aimerais quand même me rapprocher de la tête de course.
Au détour d'une bosse, je suis surpris de les voir apparaître finalement proches. Un groupe de huit.
Je rattrape doucement les huit mercenaires et profite d'un chalet d'alpage pour partager une pause avec eux. Cette fois, les remerciements ne restent pas dans ma tête. Ils sortent dans un suisse allemand étincelant.
Rapidement, deux autres skieurs arrivent. Peu motivé à se joindre à la pause collective, le duo préfère retourner au charbon. Sans mot dire, le premier continue la trace, bien chaussé dans ses Diamir Freeride. Tête baissée, j'ai l'image du Golgoth de Damasio. Une touche de Transperceneige de Rochette vient compléter le tableau. J'ignore les noms du duo de tête, mais dans la mienne, ils s'appellent First et Line. Je médite là-dessus en terminant mon gruyère.
Le groupe de 8 n'est pas pressé. Les guibolles me démangent. Je prends poliment congé. L'appel d'air du Golgoth est encore palpable.
En point de mire, First et Line ne faiblissent pas: les bougres avancent à bon rythme, je réalise que je ne les rattraperai sans doute pas avant le sommet. Chaque fois qu'ils réapparaissent entre deux bosses, je peux sentir leur motivation pour déflorer ce sommet immaculé. Même sur une classique, arriver dans un paysage vierge de toute trace humaine conserve quelque chose de magique. Les voilà seuls au monde. Ou presque. De loin et en clignant des yeux, First a un air de Mike Horn.
Au sommet, je les remercie pour le travail accompli. Pas très bavards, les lascars hochent la tête dans un grognement, à moins que ce ne soit un mot en Sanktgalerdütsch. Bref. Le ciel, pudique, porte encore quelques nuages légers. Cette indécision donne au paysage alentour une allure presque mystique.
Au loin, d'autres camarades à peau arrivent doucement. La place est limitée sur ce sommet, je dépeaute tranquillement mais sûrement. La beauté de l'instant haut perché se mêle à la promesse d'une descente fantasmée.
Le vent a bel et bien soufflé. Le premier virage révèle un morceau de choix: une neige cartonnée peu ragoûtante. Personne ne lâche aucun cheval, j'entends les genoux supplier la retenue. Nous espérons que la combe naissante sera plus coopérative. La pente est belle.
Le carton se fait moins virulent et laisse place à quelques zones plus régulières. La neige est toutefois déjà un peu humide. Le ski sera prudent, c'est ainsi. Après avoir passé une bonne partie de l'hiver à skier de la superbe poudre, il faut accepter l'évidence : aujourd'hui, c'est sympa mais pas top. Quelques portions à l'ombre des sapins donnent de belles sensations et, rapidement, le retour sur la route d'alpage sonne le glas des pentes ouvertes. Reste à se laisser glisser sur quelques centaines de mètres de route forestière. Ludique et reposant.
Quelques pas de skating dans les petites remontées histoire de bien se finir et c'est le tricot bien mouillé que je retrouve le point de départ. Mes chaussures sont toujours là, quel plaisir d'y glisser les pieds fumants.
L'heure de rejoindre l'arrêt de bus à sonné. Trois quart d'heure à patienter. D'aucuns pensent qu'il s'agit là d'une perte de temps. Le bistrot bien placé fait pencher la balance dans l'autre sens. Face au soleil, sur la terrasse fréquentée par d'autres adeptes du skitouren, les pintes sont de sortie. Je partage donc cette attente avec plusieurs inconnu·e·s qui n'ont pas non plus trouvé de neige exceptionnelle, mais qu'importe, tout le monde a le sourire aux lèvres. Un beau moment avec en point de mire, deux rapaces du Diemtigtal planant au dessus des cimes. Mon voisin se lance dans une analyse ornithologique: ce sont des aigles. De mon côté, j'ai la certitude que ce sont des piafs. Une pinte plus tard, je suis catégorique, ce sont bel et bien des aigles.
L'assemblée réhydratée, le car postal ouvre ses portes telle une voiture-balai. La neige a déjà fondu en fond de vallée, les couleurs du printemps ont repris les commandes.
Les détours s'enchaînent pour desservir plusieurs recoins de la vallée. Derrière les vitres, le blanc du matin a cédé du terrain. Fleurs et prairies étendent leurs couleurs, les sommets sont de plus en plus lointains. L'hiver est toujours là, plus haut. Il ne cessera de grimper jusqu'au début de l'été.
Au fond d'un vallon, une face en peine lumière résonne comme un appel. Une sortie en appelle déjà une autre.
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