/ Texte Guillaume Desmurs _ Photos Guillaume Desmurs (prototypes du Bolt et intérieurs de l'usine Völkl et Salomon)


Quand un vieux moniteur aussi rouge que sa veste vous interpelle sur le front de neige en demandant : «ce truc là sur vos skis, c’est ça le rockère ?», on peut se dire que ce déroulé de spatule a fait du chemin. Ce profil particulier où «le point de contact ski/neige recule quand on aplatit le cambre» (telle est la définition aujourd’hui acceptée) est devenu un standard de l’industrie du ski. Le mot même va très probablement disparaitre quand tous les skis seront rockers (comme ils sont tous aujourd’hui paraboliques). Comment vont évoluer nos paires de planches dans le futur ?

Avant de répondre, revenons rapidement en arrière. Le ski a connu en cent ans des innovations techniques qui ont changé la façon de le fabriquer et de le pratiquer : talon fixé, carres métalliques, semelle rapide, construction en lamellé-collé puis en sandwich. «On s’est toujours posé la question de savoir comment améliorer les skis. On y a répondu avec le parabolique, puis en élargissant sous le pied, puis avec le rocker, explique Mike Hattrup, guide, figure des films de freeski américains des années 80 et en charge de la gamme Backside - freerando - de la marque américaine K2. «Je me souviens de Shane (McConkey, ndlr) dire : "et si on faisait un cambre inversé ?" et six ans plus tard le rocker est sur tous les skis ! Il y a 15 ans, le ski de poudre faisait 90 mm sous le pied et c’était inimaginable de skier un ski aussi large sur la piste. L’industrie a rendu possible le ski moderne en travaillant avec des combinaisons de matériaux, des méthodes de construction et d’amorti nouveaux. Les matériaux n’ont pas changé : noyaux bois et fibre de verre, carbone et métal ; on les utilise juste de façon plus fine». 

La géométrie parabolique et le profil rocker (venus du snowboard et non pas de la course comme toutes les innovations du ski d’antan) ne sont peut-être pas aussi importants dans l’histoire du ski que les révolutions cités ci-dessus, ils ont en tout cas profondément transformé la gestuelle qui prévalait depuis Emile Allais (et même depuis l’Autrichien Hannes Schneider si l’on remonte plus loin) ainsi que la facilité d’accès à tous types de neige et l’aspect ludique. Alors, quel sera le prochain virage du ski et où va-t-il nous emmener ? 

Mike Hattrup ne voit «pas d’énorme révolution à l’horizon. Il y a tant de paramètres sur lesquels on peut jouer autour du rocker que cela va nous occuper les cinq prochaines années. C’est un moment excitant pour les concepteurs de ski aujourd’hui, les gens sont prêts à accepter des idées un peu folles.» Le rocker n’a donc pas dit son dernier mot, d’autant que quand les fabricants trouvent une nouveauté, il faut un certain temps pour qu’elle s’infiltre à tous les étages du marché : du core au consommateur lambda. C’est ce qu’explique Andreas Mann, chef de produit ski alpin chez Völkl : «nous devrons parler de rocker pendant 3 à 5 ans jusqu’à ce qu’il s’installe dans l’esprit du consommateur ; il y a encore une résistance au rocker sur les skis de piste. Cependant, je vois un risque, c’est que la phase d’innovation soit derrière nous et que des idées stupides surgissent qui n’augmentent pas vraiment ni la fonctionnalité ni la performance. Le rocker est menacé par une trop grande exagération.»

Hervé Maneint, concepteur des skis Scott, ne voit pas un tel danger. Pour lui, les fabricants sont plutôt dans une phase d’apprentissage modeste : «le rocker va rentrer dans le rang. Exagéré il y a deux ans, il est devenu moins prononcé. Pour mes propres modèles, je n’avance que progressivement sur la question, je veux trouver à la fois la facilité de déclenchement et une spatule vivante. Le rocker n’est pas isolé sur le ski, il faut que le ski entier soit conçu avec ce profil et en ce moment tous les fabricants apprennent à adapter un rocker sur leurs modèles existants !»

Le rocker a injecté énormément de versatilité (non, je n’ai pas dit polyvalence !) dans nos skis. « Même un ski spécialisé comme le Shiro (119 mm sous le pied) est performant sur la piste», explique Andreas Mann, «pour moi, c’est vraiment la tendance : la versatilité. Elle vient de l’harmonie du rayon, quand le ski arrive sur la carre, il n’y a pas de points durs. La versatilité peut être défini par : «le ski me suis partout et me facilite dans toutes les décisions que je prends.»

L’autre aspect sur lequel les fabricants font évoluer le ski, c’est le gain de poids : alléger le ski et améliorer la distribution du poids. «Un 80 mm d’il y a 5 ans est plus lourd qu’un 84 mm aujourd’hui, détaille Andreas Mann, cela vient de la fixation et de la construction. Il faut beaucoup de technologie pour réduire le poids de 10% ! C’est l’un des points-clés pour le futur. Tous les skieurs, skieuses, les bons et les débutants, peuvent en bénéficier.» Il suffit de voir les efforts des fabricants pour proposer des skis qui s’allègent tout en ridant "pour de vrai" à la descente : Black Diamond, Movement, Scott, Black Crows, Kästle et ce ne sont que quelques exemples. 

Le point le plus important où risque de se concentrer l'innovation, c'est l’interface chaussure/fixation. Rien d’original, c’est une arlésienne depuis des années qui, pour le moment, n'a donné naissance qu'à de timides évolutions dans le freerando... On skie toujours avec la chaussure à quatre boucles conçue dans les années 70, dotée d'une semelle rigide respectant la norme qui permet le déclenchement de sécurité. «Il s’est passé beaucoup de choses dans les chaussures», raconte Mike Hattrup de K2. «La Nordica Grand Prix en 1974, puis la une boucle de Scott, le look futuristique de la Hansen, la Dolomite Secret Weapon, la Nordica Polaris, l’entrée arrière de Salomon... toutes ces évolutions sont finalement revenues à l’origine : la Nordica Grand prix et ses quatre boucles avec structure portefeuille. Du côté de la fixation, on a eu aussi plein de choses intéressantes, poursuit Mike Hattrup, la Spademan, la Besser, the Burt (avec un câble reliant la chaussure à la fixation), ou Dynafit qui pour innover a du oublier les standards en fixant les chaussures sur les côtés.». 

Leader mondial de la fixation, Marker a eu des idées : «Nous avons travaillé avec Tecnica sur de nouvelles interfaces, un standard complètement nouveau mais aucun détaillant ne veut prendre le risque. Il faut acheter les trois ensembles : ski, chaussure et fixation. Les magasins refusent alors que techniquement c’est possible d'évoluer. La clé est donc commerciale,» explique Michael Mangold, responsable R&D de Marker, qui produit plus d’un million de paires de fixations par an dans son usine près de Prague. Un bon exemple, c’est l’interface innovante chaussure/fixation E2 développé conjointement par Salomon et Rossignol au milieu des années 2000 qui n’avait pas convaincu les détaillants. Â«Et pourtant, des prototypes, il y en a plein les boites» conclue-t-il.

Détail d'un brevet de fixation déposé par Marker.