/ Texte Guillaume Desmurs (avec Sarah Pinton) _ Photos Guillaume Desmurs (portrait) et Pierre Morel (action lors de la finale de la Coupe du monde 2011 à La Plagne)


Fabien Bertrand, 40 ans, est le monsieur fédé en charge du half-pipe et du slopestyle depuis qu'ils sont devenus olympiques au sein de la FFS (Fédération Française de Ski). Il est donc très officiellement "directeur du développement ski freestyle" et "responsable des équipes de France de pipe et slopestyle". Ancien bosseur, ancien entraineur réputé des bosseurs, il débarque en terrain freeski avec la volonté d'écouter et de travailler avec ceux qui connaissent le sport. Posture politiquement correcte ou sincérité ? Vu le passif de la fédé avec certains sports (rappelons que la double rotation tête en bas en bosses est toujours interdite en 2012) et son mode de fonctionnement très bureaucratique, on se doute de la réponse. 

Pourtant la fédé ne semble pas le grand méchant loup venu croquer la chair fraîche du half-pipe et du slopestyle, deux disciplines chargées de rajeunir les JO. Leur approche jusqu'à présent à été plutôt "humble" et Fabien Bertrand est le premier à avouer les erreurs de sa fédé tout autant que les écueils à éviter pour rester fidèle à l'esprit du freeski. Comme il se doit en fédérastie, notre rencontre à lieu dans un grande salle de réunion sur de confortables fauteuils de cuir... et le discours n'est pas aussi lisse que prévu. 



-Quelle est votre approche avec ces deux nouvelles disciplines, le half-pipe et le slopestyle ?

-Pour le pipe, on a rencontré les champions du moment avec Greg Guénet (entraineur de 5 des 6 membres de l'équipe de France, dont Kevin Rolland et Xavier Bertoni, ndlr). Le but de la fédé est d'accompagner ces skieurs jusqu'aux JO, ce n'est pas de s'approprier ces disciplines qui ont déjà un passé avec de grandes compétitions de référence (X Games, Dew tour) et l'AFP (Association of Freeskiing Professionnals, qui est bien coordonnée). On ne voulait pas rejouer ce qui s'est passé dans le snowboard où la fédé a pris la main pour faire des choses... pas top.

Nous reconnaissons les X Games et le Dew Tour et nous allons organiser nous-mêmes quelques évènements afin que tout soit bien coordonné. La première étape a été d'harmoniser les critères de jugements entre AFP et FIS (Fédération Internationale de Ski). La crainte des riders était d'avoir des critères différents entre FIS et AFP. On a donc organisé un premier stage ici à Annecy. On a eu une quarantaine de personnes venus de toute l'Europe.

Pendant deux mois j'ai vu du monde pour connaître le sport, avec un esprit d'ouverture. Je reconnais qu'à la FIS on n'est pas bon dans l'organisation de ce genre de compétition, nous ne ferons que deux étapes de Coupe du monde de pipe cette année et une seule étape de slopestyle en Finlande mi-février. 

-Comment les six membres actuels de l'équipe de France de half-pipe (Xavier, Kevin, Anais, Ben, Toto, Joff) ont-il été sélectionnés ?

-Ils ont été choisis par rapport aux résultats de l'année d'avant. Les courses de Coupe du monde FIS comptent évidemment ainsi que le circuit AFP (X Games et Dew Tour), ces compétitions étant considérées comme des Championnats du monde dans le calcul des points. Comme ce sont des courses professionnelles, on prend aussi en considération qui est présent, si les stars ne sont pas là sur une étape, une victoire n'aura pas la même valeur. Kevin a par exemple été pris grâce à ses résultats aux X Games (en Coupe du monde FIS il est 7ème). Pour être dans la liste A, il faut être dans le top 3. 

Greg Guénet, l'entraineur, et ses oisillons.

-Quelle est la différence entre le groupe A et le groupe B ?

-Il n'y a pas franchement de différence. Ceux qui sont dans le top 3, donc dans le groupe A, ce sont Ben, Kevin, Anaïs et Xavier. Geoffrey est 5ème du classsement général de la Coupe du monde et Toto Krieff fait 5 aux X Games Europe, donc ils sont dans le groupe B. Chaque année, cette équipe sera remise à jour selon les résultats... à l'exception des blessures. On leur impose seulement de participer à une course FIS par an au minimum.  Pour le moment, il n'y a pas d'équipe de France de slopestyle. 

-Quelles aides financières et matérielles seront mises en place par la fédération pour ces 6 athlètes ? 

-Le souhait de Greg Guénet était de rester sur un format professionnel, les skieurs paient donc leur coach. On va les aider sur le plan physique, les accompagner sur des besoins d'entrainements, avec la mise à disposition du préparateur physique des bosseurs, deux jours par mois de suivi et de préparation physique, un kiné sur les deux gros voyages aux US pour les X Games et le Dew tour. Les six skieurs ne voulaient pas que la fédé impose des dates de stage et organise tout (comme dans le ski alpin par exemple), ils sont pros, ils paient leurs frais, ils se débrouillent avec leurs contrats, leurs primes de courses, leurs sponsors. On leur donne 5 000 euros chacun pour payer leur entraineur. Ce n'est pas grand chose mais c'est un début. Avec le slopestyle, on va devoir fonctionner sur le même schéma. Evidemment, nous n'aidons que les membres de l'Equipe de France. 

-Pourquoi il n'y a t-il qu'une seule fille en équipe de France ? 

-Selon nos critères de sélection, la deuxième fille était trop loin dans le classement.

-Comment se passera la qualifications pour les JO de Sochi ?

-Les critères de sélection pour les JO comme pour les Championnats du monde sont beaucoup plus souples, en fait il n'y a pas vraiment de critères, c'est un comité de sélection qui choisi les sélectionnés selon leur performance, leur plus haut résultat, leur régularité et leur forme physique du moment. Par exemple si tu es dans le groupe A, tu n'es pas automatiquement sélectionné pour les JO. Imagines qu'aux X-Games avant Sochi deux nouveaux riders gagnent tout, ils auront de grandes chances de partir aux JO. Ce qui est sûr, c'est qu'il faudra quand même faire partie des 30 meilleurs mondiaux FIS de la Coupe du monde en cours. 

Les EU et le Canada ont un système plus strict de sélection basée sur les résultats de l'année d'avant, je trouve qu'ils s'enferment, ce que la fédé française ne veut pas aujourd'hui. C'est sûr que nos comités de sélection vont être subjectifs, mais en réalité tu passes du temps à discuter sur les derniers, les meilleurs sont évidents. Il n'y a pas de copinage, on creuse les dossiers, on peut passer deux heures sur un seul nom.

-Qu'en est-il de l'équipe de France de slopestyle ? Avez-vous commencé une sélection d'athlète ? 

-Il n'y a pas d'équipe de France de slopestyle pour le moment, je commence juste à y travailler. Il faut savoir que c'est le nouveau président du CIO, dans sa volonté de donner une nouvelle jeunesse aux JO, qui a proposé le slopestyle comme discipline olympique. Normalement, cette démarche nécessite un boulot énorme de lobbying de la part des fédérations auprès du CIO, cela peut prendre du temps et beaucoup d'argent. Le slopestyle est une exception : le CIO a décidé seul. La FIS, n'ayant jamais organisé de Coupe du monde de slopestyle, ne poussait même pas le dossier.

En France, la fédération est certaine d'avoir une bonne équipe de half-pipe avec de vraies chances de médailles. Dans le slopestyle, en revanche, on n'est pas bons, donc on ne va pas dépenser d'argent pour être quasiment sûrs de ne pas faire de médailles à Sochi. Les chefs ont tout simplement cherché le premier Français en slopestyle dans le classement AFP : c'est Tom Lesuire et il est... 54 ème (l'année dernière, c'était Jérémy Pancras en 26ème position, ndlr). 

On travaille en réalité pour les JO de Pyongchang en 2018 avec le slopestyle. De plus, il n'y a pas autant d'argent dans le milieu du slopestyle que dans le pipe, d'après mes premiers retours, ils auraient donc bien plus besoin de la fédé que les skieurs de pipe.

Pour les JO, c'est donc une éventualité qu'il n'y ait pas du tout de Francais en slopestyle si le meilleur est 40 ème mondial. En résumé : pour être sélectionnable, il faut être médaillable. Si ça reste dans cet état-là, on n'aura personne. Je nuance quand même en précisant que le classement AFP étant un cumul de points, plus tu participes à des étapes, plus tu accumule de points ; or toutes les compétitions sont aux US, les Français ne sont pas avantagés. On va prendre en compte ce désavantage. 

-Le slopestyle est une discipline moins définie que le half-pipe, dans son format et sa notation, sera-t-il plus difficile à intégrer dans le mode de pensée fédérale ?

-Il y a tout à faire en slopestyle... On commence à s'y mettre avec les règles de sécurité, attaquer les formations de délégué techniques, mais pour le moment au niveau de la FIS on n'a aucune instruction. Ce qui va se passer, j'imagine, ressemblera à ce qu'on a connu dans le skicross. Les skieurs et leurs coachs vont donner leur avis sur le shape de la première compétition FIS et faire évoluer le format. Au niveau des critères de jugement, on utilisera les mêmes que l'AFP avec des juges ayant le double diplôme FIS et AFP. La première compétition FIS de slopestyle, qui aura lieu en Finlande, sera une bonne base pour voir comment le slopestyle va s'intégrer dans la FIS. 

-Quels sont les budgets fédéraux dédiés au freestyle ?

-J'ai environ 40 000 euros pour le half-pipe, mais c'est le ministère qui décide au final, avec un processus de décision complexe dans des conventions d'objectifs, un comité directeur... Et nous nous attendons à des baisses de budget pour 2012.

-La FFS est en retard dans le slopestyle par rapport à d'autres pays comme la Suisse, le Canada ou les US ? 

-Les fédérations américaine et canadienne ont mobilisé des budgets que nous n'avons pas. Donc oui, elles font plus que nous. Ils sont également structurés différemment : le Canada a déjà mis deux équipes avec deux entraineurs en place. Ils ont 9 skieurs en "demi-lune" (half-pipe) et 9 en slopestyle (dont l'un des entraineurs n'est autre que JF Cusson, ndlr). Je crois que les Canadiens ont mis 200 ou 300 000 euros par discipline ! Les Suisses ont aussi une équipe avec un ancien sauteur acrobatique à sa tête et ça commence à porter ses fruits. En France, notre fonctionnement est autre : on aide une structure pro parce qu'on n'a pas les moyens de financer tout le monde.

Kevin Rolland.

-Quel est l'intérêt de la première édition des Jeux Olympiques de la jeunesse qui auront lieu à Innsbrück du 13 au 22 janvier prochains ? 

-Chaque président du CIO veut laisser sa trace, donc Jacques Rogge, la jeunesse, c'est son dada. L'idée est de prendre le meilleur dans chaque nation, dans chaque discipline, dans la tranche d'âge des jeunes nés en 95 ou 96. En France, il y aura en half-pipe Marine Tripier et César Fabre, et en skicross Bastien Girard et Emma Vorger (sélectionnés en fonction de leurs résultats au GMX). Il n'y aura que 12 compétiteurs au total en half-pipe et 16 en skicross, ça risque d'être assez spécial ! 

-Il y a une vraie différence de culture entre le ski racing et le freeski, comment les deux vont-ils avancer ensemble ? 

-Aujourd'hui il y a une grosse volonté de la FIS de partager les choses, elle n'a pas envie de s'approprier ces disciplines, l'AFP a son mot à dire, on restera ouverts à tout ce qui va se passer. C'est aussi une question d'influence, d'hommes qui vont faire évoluer les choses. Moi par exemple je suis capable d'imposer certaines choses. Mon boulot est de suivre les sportifs et les entraineurs, ne pas leur imposer des trucs à la con, comme ce qui se passe en bosses où il y a des grandes nations qui refusent l'acception par les juges de la double rotation tête en bas. En pipe il n'y a pas de limite, tu fais ce que tu veux ! On a de la chance dans le slopestyle et le half-pipe parce que ces deux disciplines sont gérées par des personnes assez jeunes et ouvertes. J'ai toujours souffert de cela dans le ski de bosses : les vieux juges conservateurs qui ont peur d'avancer... tu as des juges de 60 ans, et ils se protègent en disant qu'ils ont 20 ans d'expérience ! Il faut savoir prendre sa retraite.