Tordrillo, Alaska. Un lodge, un hélico, un terrain de ride en plein Alaska ouvert pour la première fois à l'héliski. Des pentes où aucune spatule n'a dessiné le moindre virage. Sage Cattabriga, Jeremy Nobis, Seth Morrison et Dana Flahr (en photo ci-dessous), les tontons flingeurs des productions TGR, ont trouvé leur far, far west. Et si ce n'est pas le trip freeride ultime, je me fais snowblader.

A l'inverse des autres pentes ultra connues et ultra filmées de l'Alaska, Tordrillo n'a pas de longue histoire de premières et d'exploration à ski. La plupart de ses sommets, dans l'ombre du Denali, ne sont identifiés que par des chiffres sur la carte. Leur anonymat cache pourtant un riche potentiel freeride identifié par les yeux aguerris des guides de Chugach Powder Guides.
Ces montagnes sont à une bonne centaine de kilomètres à l'ouest d'Anchorage et pour y accéder, le paysage que nous survolons en avion est étrangement plat. Quand les patins du Beaver se posent près du lodge, je me demande vraiment si nous sommes là pour du ski de fond ou du freeride. Chasser l'ours semble être l'occupation naturelle du lieu, pas le ski.

Nous sommes plongés au coeur de l'Alaska sauvage, une wilderness si vaste qu'une vie de trappeur ne pourrait en venir à bout, avec sa faune empaillée (têtes d'élans et poissons) qui nous accueille dans le lodge construit en rondins. Dès le seuil de la porte passé, j'entre dans un autre univers, 5 étoiles celui-là (la semaine ici coûte 8900 USD) : chef cuisinier, jacuzzi extérieur chauffé au bois, énorme salon et... l'hélico.

Le premier bourdon qui m'emmène, un A-Star B3, est plein de skieurs impatients et d'une atmosphère que je n'ai jamais connu en héliski : nous allons explorer un territoire vierge. Pas de routes, pas d'autres véhicules, rien de rien. Tu te sens petit, très petit dans cette petite boite de métal qui bourdonne entre ces montagnes. Tous les sommets ont l'air énormes et les glaciers, frigos géants, gardent le mercure bas au coeur des montagnes. Ils grimpent jusqu'au sommet des montagnes en cascade de séracs, crevasses et champs de poudre, le tout mélangé à des rocs. Quelques minutes plus tard, les pieds dans la neige, je réalise que ce que j'essayais de contraindre dans ma perspective humaine explose hors des cadres, brise les lois du panorama. Je ne me sens pas petit mais minuscule.

Ici, à Tordrillo, existe le run parfait de chaque skieur vivant. Le relief provoque chez le glisseur une addiction impossible à soigner. Les runs restent imprimés dans ton corps et, de retour chez moi, je revivais chacun de mes virages en préparant le café le matin. Ces lignes prennent toute la place dans ta conscience. Il ne reste pas grand chose pour apprécier le reste : les histoires des anciens guides, la bouffe locale, voler au-dessus des traces d'ours...

Les riders et l'équipe de cadreurs de TGR adorent chercher la petite bête, élargir les limites du possible, s'enfoncer dans cette zone sans histoire qui n'existe pas sur Google. On ne sait jamais quelle sera la qualité de la neige, où sont les bons runs, où sont les dangers. Tout est nouveau. On dessine les cartes, on pose des noms dessus, on enregistre les zones de dépose et les durées de vol qui déterminent combien de temps on peut rester sur place, on teste sur un run court la solidité du manteau neigeux. On défriche lentement cette jungle blanche. Certaines lignes se terminent sur des falaises de 300 m ou dans un labyrinthe de crevasses. Les meilleures ont droit à leurs coordonnées GPS et leurs photos. Ces spines, couloirs, faces et configurations dont on a tous fantasmé, à un moment ou un autre de notre vie de skieur, elles sont là, à Tordrillo. Et dans cette arène dessinée pour eux, Seth, Sage, Jeremy et Dana délivrent leur meilleur ski.

Bientôt les lignes les plus évidentes sont barrées de la liste "à faire". On se couche tous les soirs en espérant que demain apportera son bon mix de soleil et de vent, car le ciel de Tordrillo a souvent mauvais caractère : nuages et tempêtes nous tiennent éloignés des plus grosses lignes. La folle configuration du terrain nous révèle à chaque rotation de nouvelles lignes uniques et à la fin du printemps, beaucoup de lignes restent vierges, épargnées par la météo. Celles qui ont été skiées, par contre, rejouent leur petite musique dans notre tête, obstinément. Tordrillo est devenu une obsession.

Texte et photo : Adam Clark
Traduction : Guillaume Desmurs