Quand les écolos nous préparent des téléphériques...
Je suis un honnête grenoblois, je travaille toute la semaine, et le week-end pour reprendre mon souffle, la société de consommation m'offre Chamrousse, un pan de montagne recouvert de pylônes et de pistes de ski, où je peux me donner des sensations fortes entre deux files d'attente. Pour aller à Chamrousse, je prends ma voiture, qui s'immobilise forcément dans les bouchons de la combe du Sonnant, entre Gières et Uriage. Trop de mes concitoyens et concitoyennes fuient l'enfer urbain dans la même direction, au même moment. 14000 voitures par jour passent par là en moyenne (d'après le Dauphiné Libéré, 1/11/04).
Heureusement, il y a les élu-e-s, les ingénieur-e-s, les étudiant-e-s. Ils préparent pour moi les équipements technologiques qui pourront climatiser la cuvette où j'habite, et rendre mon quotidien non pas épanouissant, mais plus supportable.
Voyez Pierre Jaussaud. Président de l'ADTC (Association pour le Développement des Transports en Commun,
http://www.adtc-grenoble.org/ ), il milite activement avec son association contre la pollution et la voiture en ville... Sa profession ? Chercheur et prof à l'INPG (l'école d'ingénieurs de Grenoble). Son domaine ? Les remontées mécaniques, entre autres ; dans le cadre de son métier, il collabore avec d'importantes sociétés industrielles, Doppelmayr, Poma, les stations de Courchevel, l'Alpe d'Huez, Val d'Isère. Dernièrement, il a fait plancher ses élèves sur un projet de téléphérique entre Gières et Chamrousse, comme d'autres ont lancé leurs élèves sur une idée de téléphérique entre Grenoble et le Vercors (
http://www.ensieg.inpg.fr/projets_co04/T%E9l%E9ph%E9rique/presentation_projet.html ).
Signalons à ce propos le très bon texte "la recherche vue de l'intérieur" (
http://pmo.erreur404.org/RechercheInterieur.htm ), qui décrit précisément comment le système universitaire sait faire des étudiant-e-s une armée de cerveaux précaire, voire bénévole, au service de l'industrie et des autorités.
Il sera beau ce téléphérique. Design. Une vitrine innovante et écologique pour notre ville assoiffée de gigantisme, de liftings monumentaux, de façades clinquantes (stade, MC2, entrées de ville,...). L'industrie du ski pourra continuer à s'engraisser, avec cette ridicule excuse du transport en commun pour se donner un air de "développement durable". J'aurai la conscience tranquille dans mon tram, puis dans mon téléphérique, puis sur mon télésiège : ma voiture sera restée à la maison. Et puis, j'aurai évité les bouchons, j'aurai atteint les pistes plus rapidement... "un vieux rêve", me suggère le Dauphiné libéré du 1/11/04. Peut-être même que j'aurai été assez malin pour acheter un studio là-haut, avant que les prix n'y flambent, pour le plus grand profit de Transmontagne, "opérateur spécialisé dans les stations de moyenne montagne" et propriétaire de Chamrousse. Car il fera bon vivre là-haut, au-dessus du smog grenoblois, loin de la plate-forme chimique de Pont-de-Claix, que l'on laissera aux revenus les plus modestes.
On veut un téléphérique pour remplacer les voitures. On veut une technologie nouvelle pour soigner les dégâts d'une technologie précédente : voilà une fuite en avant caractéristique de notre système scientifique, incapable de se poser les questions de fond, les questions de société (lire à ce sujet le contenu très dense du site de Pièces et main d'oeuvre :
http://piecesetmaindoeuvre.com , et notamment, à propos du schéma directeur de l'agglomération grenobloise,
http://pmo.erreur404.org/planificationurbaine.htm ).
On se prétend écolos... Mais alors, pourquoi ne remet-on pas en cause l'industrie du ski ? Pourquoi faut-il à tout prix mécaniser les Alpes, y implanter des engins toujours plus gros, toujours plus rapides, toujours plus performants ? Est-ce la seule manière de savourer la montagne ? Peut-être la plus lucrative...
On veut critiquer la voiture, très bien... Mais cette critique est bien incomplète si elle ne s'attarde pas sur le sens et les raisons de nos déplacements. Tout comme une critique du nucléaire, par exemple, est bien creuse si elle ne questionne pas notre mode de vie et de consommation tout entier, et ses énormes besoins énergétiques. Pourquoi nous déplaçons-nous ? Pour faire nos courses à la grande surface, de l'autre côté de l'agglomération ? Pour faire les pendules entre notre turbin au centre-ville et notre villa-standard-en-lotissement, pour honorer le rythme sacro-saint bouchons-boulot-dodo ? Pour se faire trois jours de soleil aux Baléares, très très vite, et enchaîner ainsi, à toute vitesse, notre productivité au bureau et un ersatz de détente minutée ? A l'occasion de l'extension des lignes de TGV, quelques personnes ont écrit un certain "relevé provisoire de nos griefs contre le despotisme de la vitesse", qu'il vaut le coup de lire sur
http://www.menteur.com/rubrik/vitesse.html .
Ce téléphérique, et surtout l'écologie de façade dont il est le symptôme, c'est de l'utopie. Notre système économique est une utopie à lui tout seul : il prouve tous les jours son incapacité à satisfaire les besoins humains les plus élémentaires. Soyons pragmatiques : cessons de courir à notre perte, finissons-en avec le dogme de la "croissance", prenons enfin le temps de réfléchir et d'agir sur les causes profondes des problèmes de notre société, avant d'accumuler les prothèses technologiques coûteuses.
gustave