Cet après-midi là, alors qu?il était parti à la recherche de terriers de lapin, Luc Laurent tomba sur le pauvre malheureux, figé dans une position des plus inconfortables. Il pendait la tête en bas, à près de deux mètres du sol, coincé dans les branches d?un haut sapin, un peu à la manière d?un cerf-volant. Le Français sursauta à cette vue. Ce n?était pas tant à cause de la gêne qui se dégageait de la manière dont le pauvre homme avait dû passer ses derniers instants sur Terre, car Luc avait appris depuis belle lurette à modifier sa perception de la normalité, de la souffrance et de la survie. Non, il avait une autre raison d?être surpris : cet homme était le premier qu?il rencontrait depuis le rendez-vous de juin, un peu plus bas sur la Green River.

Le mois d?août tirait à sa fin et la glace avait fini par fondre sur les lacs aux reflets scintillants. La plupart des après-midi, le ciel couleur cyan s?assombrissait, se zébrait d?éclairs. Les fleurs sauvages commençaient à peine à éclore. Le granit était encore chaud au toucher bien après la tombée du jour, lorsque les moustiques se mettaient à sortir en nuées, comme attirés par la lumière faible du ciel étoilé. Luc gardait ces trésors rien que pour lui. Il était devenu incroyablement jaloux de cette solitude que seuls les trappeurs peuvent s?offrir.

Il rencontrait parfois des Indiens le long de la rivière. Certains se moquaient de lui et de son cheval, l?insultaient même. D?autres faisaient commerce avec lui, troquant leurs éclats d?argent sans trop faire attention à son espèce de baragouinage franco-anglo-gestuel. Sur les hauts plateaux qui bordaient sa cabane, la vie sauvage foisonnait, plus curieuse de sa présence qu?autre chose. A contre-c?ur, il avait abattu un ours affamé. Les fourmis aussi grouillaient un peu partout : par terre, dans ses garde-mangers, et même dans ce qui lui servait de pyjama.

Pour Luc Laurent, l?année s?annonçait bien. La cabane débordait de peaux de toutes tailles. Mieux encore, sur six de ses pièges, cinq fonctionnaient encore, même si, pour trois d?entre eux, la fin était proche. Il rallierait bientôt Fort Bridger, devançant les premières chutes de neige automnales, pour troquer ses peaux contre des provisions d?hiver et d?autres fournitures. Un homme des montagnes aspirait aux plaisirs les plus simples : de nouveaux draps, des pièges en état de marche, des barres de fer, du castoréum en quantité, des couteaux plus solides, des fruits secs, des pistaches. Aaah, des pistaches?

Alors que Luc se tenait là, sur la bruyère en fleurs, une pincée de tabac entre les doigts, le regard fixé sur la silhouette humaine prisonnière des branches, il lui vint à l?esprit que, désormais, il savait qui remercier pour la cabane. La première fois qu?il était passé à côté, il l?avait trouvée solidement bâtie, pleine de provisions et vide de toute présence, mais n?avait pas osé y entrer. Il avait planté son camp non loin de là, derrière une arête rocheuse, et se risquait parfois à jeter un coup d??il du côté de la petite cahute pour surveiller son propriétaire. Des semaines s?étaient écoulées sans aucune trace de présence, sans aucun va-et-vient. Un matin, Luc s?était décidé à y aller. Il avait trouvé l?endroit envahi par les fourmis et les souris. Il n?aurait pu recevoir meilleure invitation pour poser son barda et s?installer.

Rapidement, Luc supposa que le malheureux inconnu avait dû périr durant l?hiver. Sa veste et son pantalon en daim étaient gorgés d?eau et maculés de sève. La lourde veste, déboutonnée et repliée au niveau de son buste, pendouillait sous le corps, dissimulant son visage et ses mains. Pas plus mal, se dit Luc. Le temps, les oiseaux et les autres charognards en avaient probablement fini depuis longtemps avec tout ce qui traînait à l?air libre.

L?homme semblait arrimé au sapin par les jambes. Luc trouvait ça bizarre de se retrouver emmêlé dans un arbre de la sorte. A travers les branches, il aperçut au moins deux couches de vêtements sous le pantalon en daim. Des chaussettes de laine légèrement déchirées dépassaient au niveau des ourlets, glissées dans d?épais mocassins de marche, comme ceux que portaient la plupart des trappeurs. Du sol, on pouvait voir une sorte de vigne vierge tressée entourer ses mocassins ; c?est alors que Luc remarqua les planches de bois.

Au premier coup d??il, il prit les skis pour de simples branches cassées, car les talons semblaient comme déchiquetés par un tomahawk géant. Mais, en se rapprochant, il découvrit de longues spatules qui traversaient l?arbre presque de part en part. Les skis avaient dû être taillés dans du peuplier avant d?être enduits d?une sorte de goudron, qui provenait peut-être d?une espèce de pin locale.

L?après-midi touchait à sa fin et Luc n?avait toujours pas trouvé de terrier de lapin digne de ce nom. Il décida donc de se dépêcher de libérer le corps de son piège vert. Il attrapa son fusil par le canon et, à bout de bras, l?enfonça légèrement dans le buste de l?homme. Le corps semblait étrangement raide sous la douce couche de daim. Luc secoua lentement une des branches inférieures de l?arbre, juste pour voir, mais le corps refusait de tomber. Il cracha un jet de chique et se cala sur une jambe. « Pas gagné », marmonna-t-il en frottant sa barbe d?une semaine.

Une daine broutait allègrement à quelques pas de là, derrière un buisson, et les légers mouvements qu?elle faisait attirèrent le regard de Luc. Loin derrière l?animal et haut sur l?horizon apparaissait une ligne de crête au relief tourmenté, qui entourait un cirque raide encore enneigé. De la main, il chassa les moustiques et cracha à nouveau au sol.

Finalement, Luc décida de grimper sur les branches les plus basses, pour examiner la situation de plus près. Il pouvait peut-être casser celles qui emprisonnaient le corps. Il posa son fusil et enfila ses gants.

La forte odeur de sapin offrait quelque réconfort dans cette atmosphère de mort et de décomposition ? sans parler de l?odeur personnelle de Luc, qui aurait eu besoin d?un bon bain. Arrivé à hauteur du corps, il se rendit compte, depuis sa position, de la hauteur à laquelle ils se trouvaient. Il se dit qu?une chute ne lui ferait pas que du bien. Par respect pour le mort, dont l?âme, se dit Luc, pouvait très bien errer dans les parages, il préféra libérer les skis pour voir s?il pouvait descendre le corps doucement en se tenant debout depuis le sol.


Pour chaque pied, il coupa les attaches en deux endroits, s?efforçant de ne pas appuyer trop fort ni sur les pieds ni sur les jambes. Il n?avait aucune envie de sentir ce qui pouvait bien rester sous les vêtements du malheureux. Une fois les pieds libérés, il redescendit de l?arbre et passa une corde au-dessus d?une grosse branche. Il en attacha un bout à une des jambes de la victime, sans trop serrer, et garda l?autre en main pour ralentir la descente, au cas où tout marche comme prévu.

Au cours de l?opération d?extraction qui s?ensuivit, Luc entendit au moins un os craquer (pas chez lui), mais finit par retirer le corps sans trop de casse. Il prit le soin de laisser la veste sur le visage du défunt ; il n?avait pas vraiment envie de s?offrir une vision de cauchemar.
Au sol, le corps restait figé dans la même position recourbée. Luc le retourna, le fit pivoter de côté, s?émerveillant de sa capacité à retrouver sa position initiale. Amusé, il éclata de rire, mais jeta subitement un coup d??il instinctif par-dessus son épaule, comme inquiet d?un éventuel observateur. Il se dépêcha de défaire la corde et ramassa son arme. Plutôt que d?essayer de rapprocher le mort de son dernier lieu de résidence, Luc décida de l?enterrer sur place, près de l?arbre. Celui-ci semblait offrir le lieu de repos idéal.


A la nuit tombée, il revint, équipé d?une lanterne et de quelques outils, et creusa une fosse carrée pour y installer le corps recroquevillé. Le sol était dur et sec au début, mais en profondeur il s?humidifiait et devenait plus facile à creuser. Luc commença à transpirer. Il décida que c?était suffisant, arrêta de creuser et s?occupa du corps.

Les mains toujours gantées, Luc fouilla soigneusement les habits à la recherche d?éventuelles affaires personnelles. Il trouva facilement le sac à bandoulière, et le tint à bout de bras, à la lumière de la lampe. Il contenait une pierre à feu, quelques cartouches et des perles de troc. Le tabac était bon à jeter.

Hésitant, Luc palpa la nuque de l?homme. Même avec ses gants, il pouvait sentir qu?elle était bizarre, tendue. Une ficelle l?entourait, avec un gros pendentif. Il la coupa à l?aide de son couteau et l?examina à bout de bras. Le métal s?ouvrit, révélant le petit portrait d?une jolie jeune femme, sous lequel était écrit un nom : Solveig. Une chauve-souris passa à ras du sol et manqua de renverser la lampe, causant à Luc la peur de sa vie.

Luc regarda furtivement le corps et glissa le médaillon dans sa poche. Au prochain rendez-vous annuel de juin, quelqu?un le reconnaîtrait peut-être et le ramènerait à qui de droit. On devait s?inquiéter quelque part de ne plus recevoir de lettres. L?espace d?un instant, il songea à sa propre vie de jeune homme, si loin derrière lui.

Luc attacha délicatement la corde autour du buste de l?homme avant de le mettre en terre avec les mêmes précautions qu?il avait prises pour le descendre de l?arbre.

Il n?était pas spécialement croyant, mais fermement superstitieux. Il prononça un Notre Père en français, ou du moins ce dont il pouvait se rappeler de ses jeunes années passées à Rambouillet. Elles lui paraissaient tellement loin. Il n?avait pas prononcé autant de mots depuis bien longtemps, même avec son cheval. Sa propre voix le fit trembler de tout son corps. Il renversa le tabac dans la fosse et se dépêcha de recouvrir le tout de terre avant de marquer la tombe d?un petit cairn. Il fit volte-face et s?en alla, accrochant le tronc du sapin dans la lueur vacillante de sa lanterne.

Les skis étaient toujours là.

Le ciel nocturne éclairait tout juste suffisamment pour pouvoir distinguer la terre des cieux. Luc n?avait pas remarqué la clairière qui tombait presque depuis le sommet l?arête rocheuse jusqu?à l?endroit où il se trouvait. Elle n?était pas très raide, mais sur la neige un objet prenait de la vitesse. « Pas gagné », dit-il à voix haute sans le vouloir en regardant la petite barre rocheuse à mi-hauteur de la pente.

Luc maintint la lampe à huile à hauteur tout en poussant les talons des skis de la pointe de son fusil pour qu?ils tombent de l?autre côté de l?arbre. Il entendit un gémissement au loin. Il rassembla les skis et les lanières fabriquées par la victime pour les fixer à ses mocassins. D?ici quelques mois, il pourrait peut-être les utiliser.

Une pincée de tabac frais contre la gencive, il sifflota pour lui-même jusqu?à la cabane, le fusil chargé sur l?épaule. Demain matin, il irait se baigner dans la source chaude avant d?ajuster ses pièges, mais ce soir-là, au milieu de son trésor de fourrures et dans l?apaisante solitude de la Wind River, il porta un toast simple au regretté fondateur de son habitation, quatre petits verres de mauvais whisky. Puis il s?allongea sur son matelas, l?arme à portée de main comme toujours, alors que les astres filaient un par un dans de ciel limpide au-dessus de lui.



Un texte de Kristopher Kaiyala (AspectJournal.com)
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Mathieu Jacquet
Illustrations pas Christophe Stagnetto (refletsdenature.com)