A un an pile des Jeux Olympiques d'hiver de Vancouver de 2010, deux des favoris, Ophélie David et Enak Gavaggio, visent la première médaille d'or de la toute nouvelle discipline olympique : le skicross. Ils se connaissent, se croisent sur les compétitions, s'apprécient depuis des années. Skipass.com les a rencontré à l'Alpe d'Huez pour une discussion tranquille.

-Présentez-vous l'un l'autre ?
Enak-Ophélie c'est une maman. J'aime bien partir en voyage avec elle, elle s'occupe de tout pour moi. Je lui donne même mon passeport et mon billet d'avion et elle gère tout. Je me laisse trimballer.
Ophélie-Oui, mais une maman mais pas très organisée ! Enak c'est mon rayon de soleil l'hiver. C'est un guide, il m'aide beaucoup, on est sur la même longueur d'onde, on a souvent les mêmes feelings. C'est important, quand on voyage tout l'hiver, d'avoir quelqu'un sur qui s'appuyer. On se déplace trois mois pour la Coupe du monde, de début janvier à fin mars entre la Scandinavie, l'Europe, le Japon et les Etats-Unis, avec seulement une dizaine de jours à la maison.

-Vous vous aidez pour les courses ?
E-Quand je fais ma reconnaissance, j'ai une petite puce derrière moi qui me demande : "qu'est-ce que t'en penses si je passe là ?' Si je double ici ?". Ca marche d'ailleurs souvent mieux pour elle que pour moi !
O-En Andorre, par exemple, il y avait des gros whoops qui secouaient et derrière, un virage avec un angle très fermé. Enak me conseille de tenter un "block and pass", pour forcer le passage, se mettre en travers et obliger les concurrents à rester derrière moi. Je n'avais jamais testé à l'entraînement, c'était un coup de poker. C'est passé pour moi mais Enak, qui a tenté la même manoeuvre en finale, s'est pris un bâton entre les pieds et ciao, dehors. C'était pas juste !

-Enak, comment analyses-tu le ski d'Ophélie ?
E-Je suis admiratif devant ce qu'elle fait. Elle est la seule à prendre les plus gros sauts, comme en VTT, elle ose des lignes de folie ! C'est une Shaun Palmer du ski. Les tatouages en moins. Finalement, c'est dommage qu'il n'y ait pas assez de filles de son niveau pour lutter. Aujourd'hui elle fait vraiment peur à ses concurrentes. Elle ne sont que deux filles, dont Ophélie, à avoir les mêmes lignes que les mecs, elles pourraient courir avec les garçons, sans problème. Aux entraînements, elle me demande souvent : 'je peux faire une manche avec toi", elle prend ma ligne sans se poser de questions.
O-Tous mes runs de chauffe, je suis avec les garçons, ça me bouge, ça m'amuse. Par contre, le doute me nourrit. Je suis tout le temps en train de douter, je ne me sens pas bonne.
E- Ce doute, c'est sa force, à chaque course elle a peur d'être la dernière et elle se transcende. Un Nadal ou un Federer en tennis, ils savent qu'ils sont forts, mais il y a un tel respect de l'adversaire qu'ils ne prennent aucun joueur à la légère, il pensent que tout le monde peut les battre et sont à 100% tout le temps, comme Ophélie, elle arrive à tout donner quelle que soit la course. Je n'ai pas cette faculté. Je n'ai la flamme que sur un tracé qui en vaut la peine, qui m'excite. J'ai perdu trois fois la Coupe du monde par manque de motivation, pas par manque de technique. Par contre, si tu me mets dans une course avec trois clampins, un saucisson à gagner et un super tracé, je vais être fier de la gagner. Dans la gestion de la course, j'ai une approche plus showman qu'Ophélie, ce qui me procure du plaisir en skicross, ce sont les dépassements de fou. Au Championnat du monde il y a deux ans, je suis parti dernier et arrivé premier, ça me motive.

-Et toi Ophé, comment vois-tu le ski d'Enak ?
O-C'est un ultra doué : avec des grosses spatules ou des skis ultra affûtés, il fait des merveilles, c'est un petit génie de la glisse, ça coule dans ses veines. En revanche, il est capable du pire comme du meilleur. C'est le seul capable d'engager, avec un ski agressif et des lignes audacieuses, de faire des dépassements hallucinants auxquels ses concurrents ne vont même pas penser ! Enak va poser son attaque là ou tout le monde se relève pour assurer. Il est imprévisible, c'est l'instinct qui parle, et du coup, c'est une arme redoutable. S'il a décidé de gagner, je pense qu'il est imbattable. Il a le talent et le trait de génie. Mais il faut que toutes les conditions soient réunies...
Il est capable de gagner sur tous les terrains et même aux X Games, un tracé plutôt plat où il n'a pas le gabarit pour rivaliser avec des gros costauds qui emmagasinent un maximum de vitesse, il arrive à sortir son épingle du jeu, il est de ceux qu'on attend sur le podium, un skieur dont les autres se méfient. Je ne lui vois pas de limites, sauf celles qu'il se met tout seul. Les autres ont du mal à se faire une image d'Enak, il est insaisissable, une fois qu'il est en course, il est dans sa bulle, il est imperméable. Ils le craignent parce qu'ils n'arrivent pas le cerner. Il est capable de gagner une Coupe du monde et la semaine suivante de rater une qualification, c'est très déstabilisant pour ses concurrents !

E-C'est mon point fort. Aujourd'hui, je le sais de source sûre, quand on arrive en demie ou en finale, mes adversaires ont un souhait : ne pas m'avoir derrière eux. J'ai souvent envoyé des mecs au tapis sans même les doubler, simplement en leur mettant la pression. Sur des tracés engagés et rapides, je suis capable de skier sur les talons du mec pendant 40 secondes et au bout d'un moment, je n'ai même pas besoin de le doubler, il craque, il explose devant moi. C'est arrivé en Tchéquie, à Flaine...

-Quelle est votre motivation pour participer aux JO de Vancouver dans un an ?
E-Pour les JO, j'ai retourné ma veste. Je pense, encore aujourd'hui, que le skicross n'a pas à être aux JO, mais j'ai vu le boardercross à Turin en 2006, je me suis dit que c'était une aventure fabuleuse, j'avais envie d'y être. Ca m'a parlé. J'ai connu toute l'histoire du skicross, de la première année avec des freeriders et des bosseurs dans les parcours, il y avait trois courses par an... jusqu'aux JO. On a une chance dans sa vie de réussir aux JO, on me la donne, je la prends.
Et puis l'autre déclencheur, c'est aux Championnats du monde, à la remise des prix où Ophélie a eu sa Marseillaise. Je ne suis pas patriote, mais moi, j'ai eu la Marseillaise tchèque, j'étais dégoûté.
La troisième motivation, c'est de pouvoir ranger les skis de skicross et aller m'exprimer en freeride. Si j'arrête après les JO, mes sponsors me suivront en freeride, et si j'ai une médaille, j'irai plus loin, ce ne seront pas deux ans à tirer avec des bouts de ficelles, je pourrais profiter de trois ou quatre saisons avec du budget pour faire ce que je veux. Ophélie, c'est autre chose, elle veut gagner aux JO pour pouvoir s'offrir un bungalow en Corse !

O-Construire un bungalow en corse, ben oui, il y a un peu de ça !

E-On arrive sur une compétition pourrie, il y a 500 euros à gagner, Ophélie y participe en disant : "je veux gagner, ça me paiera les vacances avec ma fille".

O-C'est terre à terre, mais ca me sauve la mise sur les mauvaises courses. Pour les JO, ce n'est pas ça, evidemment ! Je me dis que ca doit être un grand moment à vivre, l'ambiance dans le village olympique, tu croises les stars dans la cafétéria. J'ai eu la chance de faire les JO de Lillehammer où j'étais là pour participer plus que pour gagner ! La différence, cette fois, est que je peux être actrice, vivre un grand moment, ce n'est pas donné à tout le monde. Je veux jouer les JO, les vivre à 200%, sans regret, les prendre à bras le corps. Quand je gagne, je suis ravie dans l'instant, mais ça passe vite, une heure après c'est retombé. Ce que j'ai trouvé de beau avec le titre de Championne du monde est d'avoir fait plaisir à des gens, leur avoir procuré de belles émotions, ça aussi ce n'est pas donné à tout le monde de donner bonheur et joie. J'ai envie de faire le plus beau cadeau qu'une athlète puisse offrir : une médaille d'or aux JO et la partager. Je ne perds pas de vue que je vais aux JO avant tout pour moi, mais une victoire olympique vivra longtemps parce que je vais la partager.

E-Tu me fais passer pour un égoïste, je veux ma Marseillaise rien qu'à moi et toi tu veux partager !

O-Mais je l'ai déjà eu ma Marseillaise !

-Tu es incontestablement la favorite. Comment supportes-tu la pression ?
O-C'est pour cela que je veux jouer les JO. C'est un défi que je me lance à moi seule. Je me regarde droit dans les yeux. Je pense qu'il faut être suffisamment courageuse pour regarder ses faiblesses et ses forces, admettre tout en bloc, tomber les armures, les couches, te livrer nue. J'ai envie d'avoir ce courage là, d'être face à mon rêve, à ce défi. Je suis aussi prête à assumer si je me rate, à décevoir du monde. Quand je vois Anne Chausson gagner le BMX, ça me donne la chair de poule, je l'ai croisée et l'ai remerciée. J'adorerai être dans cette position où l'on me dit : "merci, tu nous a mis la larme à l'oeil." J'aimerai me dire, quand je serais vieille, "j'ai réussi ça, quand même, quelle joie d'offrir cette victoire à des gens que tu ne connais pas toujours". C'est classe.

-Comment vous préparez-vous ?
O-Je pense que la meilleure préparation pour 2010 est de réussir 2009. La course olympique est différente par tout ce qu'il y a autour, l'essence de la course est identique. Je n'ai donc pas de préparation spécifique, à part dans ma tête, je vais faire ce que je fait depuis cinq ans.

E-Je vais revenir fort cette année, le globe de cristal ça fait quatre ans que je tourne autour. Les JO, c'est la course d'un jour, et c'est l'un de mes points forts d'être bon à la course d'un jour. Si je suis moyen en 2009, je ne ferai plus peur en 2010. Le skicross est un sport de combat, d'intimidation, on est côte à côte, et quand tu fais peur au départ, tu as gagné 20% de la victoire. Quand on tire les poules et que tu tombes au premier tour contre le premier, troisième et cinquième mondial, tu te poses des questions et même si tu passes, tu as bouffé un influx incroyable. A l'inverse, si tu arrives en position de force, que les autres ont peur de toi, tu économises beaucoup d'énergie. En finale, Ophélie aura cramé dix fois moins d'influx que les autres. Elle le garde pour aller chercher la victoire, garder sa lucidité.

O-Je le sais quand je fais peur à mes concurrentes, certaines filles n'ont a pas encore couru qu'elles ont perdu. Elles le savent. Je le sais.

E-Imagine entrer sur un ring avec Mike Tyson, juste à le voir, tu es déjà KO. C'est flagrant : les regards qui tombent quand tu entres, tu marches sur les skis du mec et il se recule pour te laisser passer jusqu'à la porte.

O-A Grindenwald, par exemple, j'étais en tête, je tombe, j'arrive en bas bien après les trois autres... qui étaient en train de se féliciter, de s'embrasser. Bon... y a de l'amour, c'est beau ! Je pense que j'inspire de la crainte, même si je suis tout le temps dans le doute. Mon pire ennemi, c'est moi.

-Vous avez des techniques pour impressionner ?
E-Ophélie se marre, rigole, ca fait peur aux filles ! Elles se disent : "elle est trop sûre d'elle" et elles flippent avant de partir. Moi, je ne parle à personne, je fusille du regard, je suis un bloc de haine. Je n'ai pas lié amitié avec beaucoup de coureurs, sinon je ne peux plus les impressionner. Je cours avec certains depuis dix ans et je reste glacial. S'il faut dire bonjour à tout le monde et parler de la dinde de Noël pendant ton heure de reconnaissance, c'est pas la peine. Je viens pour tout casser, sinon je viens pas.
Pour la préparation physique, je suis un psychopathe. Avant, je disais le contraire, à cause de mon passé en alpin. J'avais les cheveux longs et le perfecto à l'époque et je passais pour un glanderur, un fumeur de joints. Cette réputation m'a desservi toute ma carrière alors que j'étais un fou du boulot. Alors je faisais croire que je ne m'entraînais pas, que je ne foutais rien, pour les déstabiliser : je m'entraînais en cachette dans les couloirs des hôtels le soir, j'ai une porte de départ installée dans un jardin, ... Aujourd'hui je ne le cache plus. Si je veux être bien dans ma tête, il faut que je sois sûr de mon coup physiquement. S'il y a un pépin dans le moteur, ça n'avance pas. C'était le cas cet automne, j'avais beau me dire que j'étais un tueur, ça ne marchait pas (je reviens de blessure). Là je me sens vraiment bien. J'ai quand même des pertes, je suis moins costaud, je pars un peu moins vite, mais ça ne me fait pas peur.

Interview et photos (sauf photos 2 et 4 : Dom Daher) : Guillaume Desmurs