Julian Carr est membre de la petite confrérie des skieurs sauteurs qui naviguent dans le gros, le très gros. 100, 150, 200 pieds ? Ca vous parle ? 30, 45, 60 mètres skis aux pieds...
Son impact médiatique est inversement proportionnel à la hauteur de ses vols long-courrier. Car si le monde du freeride est instinctivement attiré par les sauts, il se méfie tout autant de ce genre d'exploits démesurés (souvenez-vous de Jamie Pierre quasiment banni après son jeté de viande de 72 mètres, un record battu, par erreur et par le skieur Fred Syversen avec un saut de 107 mètres... sans une égratignure). Spécialiste du flirt tendencieux avec les lois de la gravité et leur inévitable retour à la terre ferme, Julian taquine avec un sérieux de cascadeur professionnel les limites du ski. Quand il était petit, Julian faisait partie d'un club de sauteurs de toits. Depuis, il est resté en l'air.

-Quelle est la falaise la plus haute que tu as sauté à ski ?
-210 pieds (64 m). Engelberg. Switzerland (lieu d'un exploit de Jamie Pierre, où après une chute vaguement contrôlée, il avait atterri à 30 cm des rochers avec pour seule blessure une déchirure au pantalon).

-Quand considères-tu qu'un saut est réussi ?
-Tout dépend de ton but. Pour moi, c'est me faire plaisir en l'air. Si j'y arrive, le saut est une réussite. Garder ses skis aux pieds à l'atterrissage devient presque secondaire. J'ai sauté des falaises de plus de 30 m où j'ai skié ensuite très fluide, smooth, sans avoir à m'extraire d'un trou de neige, parfois je perds un ski ou les deux. Au final, quand tu sautes des trucs de cette taille-là, c'est ce qui se passe en l'air qui compte, "it's all about the air". C'est un bonus si mes skis restent accrochés à mes pieds et si je peux continuer mon run.

-C'est une pratique marginale quand même dans l'univers du freeride ?
-Tu sais, pour la plupart des skieurs, c'est aussi dur de se retrouver dans un très bon jibber qui envoie un switch double cork que dans mes sauts de barre.

-Comment c'est là-haut ?
-C'est un trou dans l'espace-temps. Je ne sais pas comment l'expliquer... quand je me retrouve en l'air et que je repère à quelle distance est le sol, il se passe dans ma tête autant de choses en un quart de seconde qu'en quinze secondes. Le bruit du vent est incroyable. En fait ma technique est de balancer des gros front flips, comme un saut de l'ange en falaise. C'est un sentiment incroyable. j'adore ça !

-Tu es toujours à la recherche du prochain monstre à sauter ?
-Oui, car des falaises hautes, belles, avec une bonne prise d'élan et des atterrissages raides sans cailloux, il n'y en a pas tant que ça.

-Qu'est ce qui se passe dans ta tête avant un saut ?
-En fait, un saut se décide souvent au dernier moment : il faut de la poudreuse légère, profonde, des grosses tempêtes, avoir la bonne profondeur pour l'atterrissage.

-Tu arrives à dormir la nuit d'avant ?
-Soit c'est une falaise que j'ai bien repérée, j'ai bien fait mes devoirs, elle est bonne à sauter, et là je ne tiens pas en place ! Si il y a encore du travail, que les conditions ne sont pas optimales au décollage et à l'atterrissage, je suis content mais je sais aussi que je risque de ne pas la sauter si elle ne passe pas mon check list.

-Tu pense quoi dans les cinq minutes avant le saut ?
-Je suis en mode "full awareness", complètement conscient de la qualité de la neige et de mes capacités. Confiant en moi et dans la neige. Zen. Focus. J'adore la sensation de voler en l'air et j'adore la préparation mentale qui va avec. C'est comme un jeu d'échec avec la montagne et la falaise. C'est riche sur le plan physique et mental. C'est en moi, quand j'étais petit j'étais dans un club de sauteurs de toits.

-C'est quoi une falaise parfaite ?
-Elle a d'abord un grand tablier de neige pour atterrir, un carré de 60 m par 60 m. Une base de neige de plus de 3 mètres, une neige de deux jours d'un bon mètre au-dessus et une dizaine de centimètres de neige fraîche de la nuit d'avant, très froide pour couronner le tout. La falaise doit être surplombante, pour annuler le risque d'être trop court. La prise d'élan n'a pas de rochers, elle n'est pas trop raide pour pouvoir skier jusqu'au bord et préparer un take off parfait, marquer le chemin d'élan pour ne pas avoir de surprise. C'est mon secret : pas de surprise et une précision parfaite à l'atterrissage.

-Est-ce qu'il y a une différence entre toi et les autres sauteurs de falaise ?
-J'ai l'impression que la plupart font confiance à leur courage, leur c..., pour réussir leur coup. J'ai besoin de voir, visualiser le saut à réaliser, être tranquille. Je pense être moins dans l'improvisation et le risque qu'eux. Avec ma technique de front flip, quand j'atterris, l'inertie de mon corps va avec la montagne. Ceux qui font des airs droits, à l'inverse, semblent travailler contre la montagne quand ils se posent.
->Petite explication du Professeur Victor Galuchot pour bien comprendre cette phrase : "quand tu exécutes une rotation (verticale), ta figure s'inscrit dans la mécanique globale du saut et inclus les étapes: appel, vol, atterrissage. Comme le dit Julian, il y a un facteur "inertie" qui améliore le processus d'entrer dans la neige en réception. Je pense que c'est ce que Julian ressent quand il pose son frontflip et c'est ce qui lui donne l'impression "d'épouser la montagne". A l'inverse, un saut droit découpe le saut en : appel, vol, atterissage. Il manque la rotation et comme tu n'es pas actif dans l'étape "vol", tu es plus en train de tomber que de voler.

-Jusqu'où le corps humain est-il capable d'aller dans un saut de falaise ?
-Je ne crois pas qu'il y a une limite. Par contre, je crois qu'il y a une limite mentale dans ta capacité à réfléchir calmement à la situation et d'être assez préparé mentalement pour permettre à ton corps d'atterrir dans une position qui ne te blessera pas. C'est la vraie qualité d'une sauteur. Certains pensent que je ne suis qu'un idiot et que je vais me tuer. C'est précisément ce que j'explique : ces gens n'ont pas les capacités mentales pour calmement suivre mon process de préparation. S'ils essayaient de sauter une falaise comme celles que je saute, la plupart se tueraient. Ils ne sont pas équipés mentalement.

-Tu le ferais même si tu n'étais pas photographié et sponsorisé ?
-Je l'ai toujours fait. Je le ferais toujours. Avec ou sans appareils photos et caméras. En étant payé ou pas. Je sais que si je ne skiais pas, qu'il y avait un type qui faisait ce que je fais, je serais impressionné par ses photos. Je prends du plaisir et je veux le partager avec les autres. Si je peux en faire une carrière, c'est encore mieux. J'aime le ski, les personnalités de l'industrie, les montagnes et les rider: elles sont un gymnase démesuré pour dépasser ses limites.

Photos et interview : Adam Clark.

Sur la photo Julian jongle avec des couteaux enflammés. L'un de ses passe-temps est le lancer de couteaux, probablement parce qu'il a longtemps travaillé dans des restaurants.

Pour mieux comprendre ce qui se passe en l'air et sur la neige, nous avons demandé à Victor Galuchot, freerider de son état et grand amateur de sauts de falaises (spécialité : backflip), de commenter les photos et l'interview... après avoir abusé de tisane verveine/tilleul.