22 décembre 2007

Printemps 2006. Journée de ride avec Enak Gavaggio sur les pentes de Paradiski. Il soulève les bas de ses pantalons pour dévoiler des chaussures sans marquage, bricolées avec des vis qui dépassent et des plaques de métal. "C'est la nouvelle pompe freeride de Salomon, top secret, attention, c'est une vraie pompe freeride, pas une alpine avec un autocollant freeride dessus". En résumé : une coque de Falcon et un look de SPK avec deux crochets. Mes premiers essais sont impressionnants : les crochets à peine serrés, la chaussure maintient le pied, mes plantes ressentent les moindres mouvements de neige, une précision diabolique lors du basculement sur carres. Finalement je dois lui rendre à regret ses chaussures Frankenstein et replonger dans mes charentaises molles.


Automne 2007. Le développement de la Ghost est terminé. Elle subit les derniers ajustements sur les pentes de Chamonix et dans les briefings conduits dans les salons spartiates de l'UCPA d'Argentière (photo ci-dessus). On y croise Fab Maierhofer et Victor Galuchot, riders Salomon, mais aussi Julien Régnier (Armada), Camille Jaccoux (Black Crows), Bruno Florit (Ski Extrême), Minna Riihimaki (Eider), Phil Meier (Scott), Romain Raisson, tous membres de la fameuse Black List, groupe de riders rassemblé par Enak Gavaggio pour apporter idées et sang frais au projet "Ghost". On y trouve aussi Mark Abma, Patrick Vuagnat, Cody Townsend, Seb Michaud, Kaj Zackrisson, entre autres.

Pascal "Jo" Pallatin, chef de projet, se souvient avoir donné sa feuille de route à Enak, à l'origine du projet : "je lui ai dit, "tu me trouves quinze potes et on la fait ensemble cette pompe". J'ai ensuite eu l'autorisation de mon patron pour développer la Ghost en dehors des circuits habituels". Tout a commencé dans un avion, explique Jérôme Minet du marketing...


Une chaussure buissonnière en quelque sorte, à l'image d'Enak qui en son temps a adoré l'école buissonnière, dont la conception demandait "une certaine liberté, loin de la méthode classique et cadrée de toutes les autres chaussures : bureau d'étude et ensuite les tests sur neige", explique Jo. La Ghost a avancé sur la neige au fur et à mesure des retours réguliers des skieurs, tout l'hiver dernier. Jérôme Minet et Bruno Florit expliquent comment se déroulait ce processus un peu à part.


Impliquer les riders, les marques savent le faire depuis 70 ans (Abel Rossignol et Emile Allais, qui ont signé le premier contrat de sponsoring du ski, ont été les pionniers avec l'Olympic 41) mais réduisent trop souvent cette collaboration au choix des couleurs. Salomon a joué le jeu jusqu'au bout : en faisant intervenir des riders choisis par Enak pour leur finesse d'analyse, leur expérience et en les écoutant vraiment. Ils évoquent par exemple dans ce son des changements futurs sur les couleurs : disco ou pas disco ? (avec Camille, Julien, Victor, Fabien)

Sur le freeride, Lange et Nordica avaient tiré les premiers avec une chaussure freeride déclinée des modèles course que seuls la déco et un travail sur les amortis talon et semelle différenciaient. La Lange manquait par exemple d'un insert anti-dérapant sous la semelle, obligatoire pour un freerider qui marche sur les cailloux. Dalbello, avec la Krypton, est parti dans une direction différente avec le concept Raichle de grosse languette à trois crochets. La Ghost, c'est autre chose, nous résume Pascal "Diot" -rapport à ses talents culinaires - Pallatin (à droite) :

La Ghost propulse, d'un frontflip nonchalant, la chaussure de ski dans un nouveau monde, celui du deux crochets. Deux crochets ? Comme pour la SPK, exactement. Deux crochets larges à crémaillères doublée, avec un strap d'accrochage sur la coque et un serrage équivalent à quatre crochets.

"Ce que les deux boucles apportent ? Aucun changement par rapport aux quatre boucles !", lance Phil Meier. "Quatre crochets apportent une précision de conduite inutile pour les freeriders. On enlève donc quelque chose dont on a pas besoin", complète Victor Galuchot.
Les riders sont en tout cas unanimes pour dire que les sensations sont identiques. "Ce n'est pas un bond en arrière comme le pensent certains", ajoute Fabien Maierhofer, "deux crochets ça nous suffit. Seth Morrison ne ride qu'en Raichle, preuve que la quatre crochets n'est pas un standard".
"J'étais sceptique au début, parce que ça fait trente ans que je skie dans des pompes à quatre crochets, je me disais qu'avec deux ça ne le ferait pas. Et pourtant c'est super pratique. Il ne faut pas trop serrer, l'enveloppement est suffisant", raconte Bruno Florit, créateur de Ski Extrême et soul freerider de La Grave.

Au rayon des détails apportés par les riders sur la Ghost, on trouve :
-Le chausson avec des lacets comme sur une boot de snowboard, "ça permet de marcher avec les chaussures ouvertes" (Victor).
-La semelle de coque amortissante, que Fab a boosté dans ses pompes parce que c'est un freestyler qui envoie grââve (et qui pèse 80 kilos).
-Insert anti-dérapant dans la semelle pour la marche.
-Gros scratch de collier (avec des clous).
-"Capot pour empêcher que la neige entre, même avec les chaussures ouvertes" (Phil Meier)

La Ghost s'est construite avec des sessions comme celle-ci, à Argentière, avec son ambiance de brain storming d'après ride à la bière : chacun donne son avis, pointe les détails à améliorer (la future version fille de cette chaussure très masculine, une emprise du premier crochet encore plus large, l'amélioration de l'étanchéité du capot, le design, etc...). "L'important est d'être réactif sur leurs demandes et de repartir avec des certitudes", indique Jo, "c'est comme ça qu'on avance à chaque rendez-vous avec les riders".
Des mails tous les quinze jours gardent la ligne ouverte avec les concepteurs pour donner de l'oxygène en permanence au projet.
Après des heures de discussions carnet en main, de kilomètres de mines de crayon usées, d'heures passées sur la neige, d'essais en labo, la Ghost pointe enfin son nez. Elle ne donne qu'une envie : hanter les faces poudreuses.

Texte et photos : Guillaume Desmurs