« L’expérience est une somme d’erreurs non renouvelées. »


A l’approche du week-end, comme chaque semaine, nous décidons de programmer une partie de peaux.
Météo-France dans sa grande générosité nous prévoit du beau temps, frais avec un indice de risque d’avalanche de 2, assez cohérent avec la situation nivologique observée depuis les dernières chutes.


Venant de Pau et rejoignant des potes de Toulouse, nous choisissons de trouver un itinéraire en vallée d’Aure, un bon compromis pour le trajet de chacun.
Après moult échanges téléphoniques, nous jetons notre dévolu sur la vallée d’Aulon, et plus particulièrement le Pic de Portarras.


Nous nous retrouvons donc le samedi matin devant le petit Casino à Labarthe de Neste, tout excités à la vue du temps qui se dégage, du fond de chaîne qui parait saupoudré, mais aussi par le plaisir de se retrouver.
Les salam-alek passés, nous nous suivons jusqu’à Guchen. A partir de là, la route est un peu enneigée, à peine de quoi faire frémir les pneus neige qui en ont vu d’autres !
Arrivés à l’embranchement vers les granges de Lurgues, la route est complètement enneigée, une vraie piste de ski…
La Focus de Guillaume refuse l’obstacle, retour route sèche, et stationnement près des poubelles.
Notre fière 106 affublée de pneus « thermo gomme » ne panique pas et avale sans trembler la pente raide du départ, avec quand même 4 personnes et leur matos à l'intérieur…
Pendant la montée sur la piste, nous enfumons un couple de skieurs, désolé…


Hop, on débarque tout le monde, on met les bonnets, les peaux, le sac sur le dos et c’est parti.


Attaque en douceur dans les prés enneigés, un peu de portage dans le bois, et nous sortons au ruisseau d’Espigous où nous chaussons enfin de manière définitive.
La première traversée sous le Pic Mail d’Aulon est assez laborieuse, long enchaînement de coulées d’avalanches gelées, recouverts par une fine pellicule de neige poudreuse.
Le soleil n’est pas encore de la partie, le ciel demeurant grisâtre, ajoutant une note ténébreuse à l’ambiance de la progression…
A l’approche des cabanes d’Auloueih, le vallon s’élargit, la luminosité croit, et la neige en versants sud devient totalement collante.
La couverture nuageuse a empêché le gel nocturne : la neige porte mais colle terriblement dans les versants au soleil… Va falloir sortir la paraffine !


C’est alors qu’intervient la première information qui aurait du nous faire réfléchir.
Nous croisons, et c’est assez étonnant en cette heure matinale quand même, un skieur qui rentre : soit il s’est levé très tôt, soit….
A notre hauteur, nous le saluons et l’interrogeons sur le motif de sa retraite.
Il nous explique qu’il vient de se faire emporter par une petite plaque à vent, sur un modeste bombement proche du fond de vallon, assez modeste pour l’emmener dans le ruisseau quelques mètres en contrebas…
Nullement blessé mais totalement effrayé, le skieur tourne les spatules et rentre au parking.
Nous nous regardons, dubitatifs, examinons sa trace qui aboutissait à une mini avalanche, et prétextons un manque de bol et une certaine « sur inquiétude » de sa part pour valider notre choix de poursuivre la course.


Dès lors nous progressons sur des pentes exposées est, où la neige a bien transformé, gagnant ainsi une totale stabilité.
Passé le petit lac de Portarras totalement recouvert, nous changeons de versant pour prendre la rive droite du ruisseau.


Voici le deuxième indice de la journée : nous observons, sur des pentes « est » de faible inclinaison (moins de 30°) de très longues failles dans la couche supérieure du manteau neigeux : plus de 5m de long, quelques centimètres de large, et 20 bons centimètres de profondeur.
On n’est pas sur un glacier ? On nous aurait menti ? C’est donc que le manteau travaille… Humm, pas très bon signe ça…
En ce début de saison, le manque de forme de chacun et une légère inquiétude vis-à-vis des 2 indices précédents nous pousse à stopper pour faire une pause déjeuner.


Nous ripaillons à foison, puis décidons de démarrer la descente tranquillement, en direction de la voiture.
Etant tous de bons skieurs, nous faisons un léger crochet ascendant pour rejoindre un petit plateau surplombant une forte pente, vierge, apparemment en bonne neige, orientée nord-ouest.
En haut de la dite pente, je suis le premier près à descendre (comme d’habitude…).
Le départ est bombé, de telle sorte qu’on ne voit pas la suite de la face, la neige y est croûtée, un peu vitrée, bien matte….
La suite de la pente à l’air poudreux léger à souhait.
Tout le monde est d’accord pour me laisser savourer le plaisir de la première descente.
En moi-même, l’excitation habituelle propre à ce genre de situation monte (miam !), mon snow prend la direction de la pente, je décide de ne pas « plonger » directement dans le plus raide mais de faire un léger crochet vers la droite pour aller voir s’il n’y a pas de rocher planqué dessous.
Je pars donc sur ma carre front, la vitesse augmente, je jette un œil sur ma gauche, je vois que c’est tout bon.
Etant donné la pente relativement forte, je saute un peu pour faire mon virage backside et me remettre dans l’axe de la pente.


[Voix de journaliste de M6 ] « Et là, c’est le drame »


Le back effectué, je ne sens plus aucun appui sous ma carre et me retrouve assis sur un monticule de neige, incapable de me relever.
L’impression est troublante : inconnue… Je suis à la fois arrêté, et en mouvement…
Un regard sur le côté me permets d’admirer un paysage… en mouvement !
Je regarde de l’autre côté et réalise que je suis sur une immense barque : une AVALANCHE.
Bon, bien sur, pas la grosse avalanche de poudreuse genre « Chamonix 1999 », mais une véritable avalanche de plaque.

Mais revenons dans le feu de l’action.

La vitesse de progression de la plaque s’accentue, les remous aussi.
En fait je suis sur de gros blocs en mouvement, assez compacts, toujours impossible de me relever malgré de nombreuses tentatives.
Ces mouvements répétés me permettent néanmoins de rester à la surface de l’avalanche, et de rester dans une situation confortable.
Tout se passe relativement bien en fait, presque en douceur !
Le seul truc qui m’inquiète c’est le ruisseau en contrebas qui s’approche inexorablement (à moins que ce ne soit moi qui m’approche de lui !).
Ma chance réside dans la présence d’un bon plat avant le ruisseau, qui freine la coulée et stoppe ma progression à une dizaine de mètres de celui-ci.

Le calme revient enfin.

Je regarde en amont, les potes médusés sont tous encore au départ.
Je compte mes membres, tout est là.
En fait je n’ai même pas un flocon sur le pantalon….
Je me relève, repars en petits virages jusqu’à une zone protégée.
Mes compagnons contournent la zone dévastée pour me rejoindre, effrayés, beaucoup plus que moi en fait, surtout ma moitié féminine complètement paniquée….


La plaque est partie sur une longueur d’environ 100 mètres, franchissant un petit éperon rocheux, sur un dénivelé de 50/60 mètres environ, et une épaisseur variant entre 20 et 40 cm.


Des raquettistes qui déjeunaient tranquillement en face au soleil ont eu droit au spectacle gratuit…
Nous restons là un moment à scruter la bestiole endormie, estimant les mensurations du monstre, nous demandant pourquoi ?

Pourquoi ?

Parce que cette pente était caractéristique de l’endroit où se produisent les formations de plaques à vent… (mais ça on le dit maintenant….) :
- pente SOUS le vent,
- présence au dessus d’une zone plate (la neige qui s’y accumule est ensuite chassée par le vent dans la pente),
- départ bombé,
- pente raide (environ 40° au départ).


C’est un peu refroidis que nous prenons le chemin de la descente, en grandes courbes, maintenant sous le soleil, profitant de la neige froide des versants nord et de la beauté de cette magnifique vallée d’Aulon.


Cette fois-ci la montagne a été super sympa.
Elle nous a donné plusieurs indices, que nous avons ignorés.
Malgré ces précieux renseignements qui auraient du nous alerter, nous nous sommes engagés sur un terrain exposé.
L’avalanche est partie, mais là aussi la montagne a fait preuve de retenue : petite quantité de neige en mouvement, pas d’ensevelissement, une zone de ralentissement idéale.

Nous en sommes quitte pour une bonne frayeur, et surtout une super leçon de nivologie, de lecture du terrain, et surtout d’humilité.


« Ce qui ne tue pas nous rend plus fort »