6h40, mon réveil sonne ; on ouvre les volets? nuages. Ils sont bas. J?ai peut être un espoir, j?ai été forcé de quitter les planches pendant deux saisons alors je ne vais pas me faire prier. Direction mon placard, combi, manteau, masque, gants, bonnet, casque. La cave, skis (comme on les aime), bâtons, chaussures. J?avale un grand bol de chocolat chaud, trois tartines et c?est parti.
7h20, gare routière, prochain départ en station dans 20 minutes? Je savoure ce moment où je passe devant tous ces gens en costard qui filent direct au boulot, mmmmh, que c?est bon, certains me regardent étonnés, d?autres sourient et se permettent de lâcher un « T?as pas vu le temps mon gars ? ». Si justement, je l?ai vu, cela fait deux jours qu?ils sont là ces nuages à nous déverser généreusement leur précieuse poudre blanche, je n?en peux plus, je suis en manque, deux ans c?est trop long?
Le bus arrive, je commençais à avoir froid, les skis dans la soute je saute dans le bus. Démarre, démarre, démarre ! On est tous là, il faut y aller ! On va manquer l?ouverture ! Le chauffeur semble ignorer mes prières, il fume tranquillement dehors en sautillant pour se réchauffer. Deux personnes montent, la vingtaine, leurs traits tirés, les yeux hagards, mais la mine réjouie, cet éclat au fond des yeux où l?on peut lire « Je souffre mais qu?est ce que ça va être bon »? on est tous les mêmes.
Ça y est, le chauffeur remonte, le moteur gronde, décollage. On quitte doucement la ville, les immeubles disparaissent, les maisons sont clairsemées, l?autoroute est vide. On la voit de plus en plus près, elle, majestueuse, monumentale, pudique, elle cache ce qu?elle a de plus beau derrière ce voile gris.
La route est sinueuse maintenant, on gravit prudemment ce monstre sacré qui sera encore là quand on aura disparu. La vallée est en bas, la ville paraît ridicule, on distingue cette nébuleuse grise, irrespirable, qui nous fait tant apprécier la pureté des montagnes. Je débouche mes oreilles, le sommet n?est plus très loin, plus que deux kilomètres et nous chausserons. Je suis inquiet, les nuages sont épais, on ne voit pas à dix mètres mais je ne sais pourquoi je continue d?espérer.
Les derniers virages sont les plus raides, un kilomètre, il fait plus claire, on distingue les arbres, 500 mètres, je crois avoir aperçu un morceau de ciel, 100 mètres, on émerge, comme si l?on avait été en apnée pendant tout ce voyage, on respire soudainement, on ouvre grand la bouche et on inspire brutalement cette grande goulée d?air salvatrice. Nous sommes au dessus. La ville a disparu, plus de vallée, on est sur une île à 2000 mètres d?altitudes, tout ce qui s?offre à nos yeux est une mer blanche que surplombent des îlots aux pentes escarpées. Le paysage est pauvre en couleur et pourtant sa simplicité est rayonnante, le contraste est saisissant, on ne peut que s?émerveiller devant le spectacle qui nous est offert. Homme, je me sens bien misérable, on aura beau imaginer les plus folles constructions, dépenser des sommes aberrantes, repousser les frontières établies, jamais, non jamais, nous n?atteindrons ce degré de perfection.
Je m?arrache soudainement à cette contemplation, je suis venu pour autre chose? Je descends rapidement du bus, attrape mes skis, attache mes chaussures et cours (autant que faire se peut) vers les remontées. Forfait en main, je chausse, le clac des fixations me fait frissonner, je suis comme un enfant qui va pour la première fois au cirque. « Bonjour », je m?assois sur le siège et attends impatiemment qu?il me dépose 800 mètres plus haut. Personne, je ne vois personne, les pistes sont vierges, il est tombé 80 centimètres, risque d?avalanche trop élevé, on se consolera sur le bord des pistes? Le dernier pylône apparaît, on lève le garde corps, et on se laisse glisser? Je ressers mes chaussures, attache mon casque, et attends? Je goûte ce moment où l?on regarde la pente, où l?on sait que dans trente secondes on sera à mach 3, qu?on ne pourra plus que vivre ce moment de pure sensation, la glisse ne peut se décrire? La tentation est forte, la pente nous attend, elle est là pour nous? Je m?élance, l?accélération se fait vite, j?utilise toute la largeur de la piste, je me laisse couler sur ce drap blanc, mes courbes se font d?elles-mêmes, un mur et je me laisse planer une demi seconde, mes jambes chauffent, cela fait longtemps qu?elles n?ont pas travaillé comme ça, je les force. Je vire à gauche, un champ vierge et une gerbe jaillie à mon premier passage, je reprends de la vitesse, peut être un peu trop mais il n?y a personne alors je profite, je me laisse aller, j?oublie tout, je ne suis plus qu?un corps, Dieu que j?en avais besoin ! Je me sens revivre. La pente devient plus douce, déjà en bas ? J?enchaîne, pas le temps de se reposer, le télésiège est là pour ça?
Les pistes se succèdent, je ne me lasse pas, la poudre ne manque pas non plus et je n?ai même pas besoin d?aller la chercher?
Pause déjeuner très rapide, un sandwich vite avalé. Je m?étais promis d?attendre un peu mais je me laisse tenter, le kick est tellement beau? Je suis en haut du snow park, seul, pas de queue, personne ne gène la piste d?élan. Je ressers mon casque, réajuste mon masque, et pousse un grand coup sur mes bâtons, je vais vite, très vite, trop vite ? Je décolle, au sens propre? j?ai mal dosé, la table est jolie vue d?en haut, c?est la réception que je suis en train de survoler ? Je bas des jambes, je mouline, je tente tout pour accélérer ma chute mais rien y fait? Le plat se rapproche, inéluctablement, je vais le percuter de plein fouet, violemment, « Pas encore ! », me dis-je.
Aïe ! C?est dur, grosse chute, un ski saute, puis l?autre, je roule, l?atterrissage est court mais sans doute spectaculaire? dommage, pas de public aujourd?hui. Mon corps s?arrête de glisser doucement. Je me redresse lentement, une douleur dans le dos mais rien d?alarmant, je bouge une jambe, elle se plie, l?autre, rien à dire ; mes bras ne semblent rien avoir? ouf, je respire, je ne suis pas passé loin? Serait-ce un avertissement ? Non, simplement une leçon, doser sa vitesse : règle n°1. Je me relève, les skis n?ont rien, allez, on recommence, on ne va pas s?arrêter là-dessus.
Deux heures que j?enchaîne les sauts je suis fatigué et ma dernière réception était hasardeuse, mieux vaut redescendre calmement, finalement je suis raisonnable.
Je prends un dernier télésiège qui m?emmène au sommet, j?attendrai le couchée de soleil pour ma descente.
Le ciel devient orange puis vire au rose, le paysage prend un aspect surnaturel, la neige n?est plus blanche, les rochers se confondent, la mer rougit, je pousse sur mes bâtons, je me laisse disparaître dans ce tableau irréel, la nature me drape de son manteau, elle m?emporte avec elle dans son rêve d?harmonie, je ne fais rien pour l?empêcher, demain je serai encore là.
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