Oulu, Finland, 64°56'N, 25°22'E, 80km du cercle polaire, à vol de bon moustique lapon.

3h du matin, début octobre. Pas encore de neige, elle arrivera tard cette année. 0°C, température normale en bordure du Golfe de Botnie.

La Koskenkorva de la veille a contribué à un réveil difficile, on m'attend sur le pied de la porte. Encore en retard, décidément, l'approche de la nuit polaire ou la véléité des Kippis de ces soirées nordiques décalent les cycles de sommeil. A moins que ce ne soit le russe blanc du Duke, 'm souviens plus trop. Pas chaud, pas frais, les fringues de baroudeur, la kuksa, la lame Marttiini, le sac, ''Come on fuck**g frenchie!''...

Une Renau** Cli* estampillée du A autrichien, floquée d'un terrible raindeer (renne) sur les flancs est prête à faire son dernier voyage avant l'hibernation. Pourvu qu'elle tienne le coup. Au commande de la Pussy Moose Drunky Wagon, un rastaman pseudo-tchèque, nourri à l'absinthe, pêcheur à la mouche de son état, linguiste invétéré des ''Pussy'' et autres ''Come on frenchie, yu can l**k my a**'', dont les seuls mots de français se résument à ''Touteus lés ffemmes du moondeu''. Trois autres lurons sont du voyage, un portugais de la Serra da Estrela, un Chamoniard se faisant livrer moults tommes par colis postal et un collègue breton, acteur comique bourru. Le décor est planté.

La route à suivre parait directe. La E75, direction Kemi, le passage de la frontière suédoise à Tornio, puis on bifurque vers le nord sur la E10. Notons dès à présent que les autres ''routes'' en dehors des Itinéraires Européens sont des chemins en Laponie, accessibles aux beaux jours. En hiver, c'est moto-neige ou un bon 4*4. Puis viendra Kiruna, au beau milieu de la Laponie Suédoise, le passage de la frontière norvégienne du côté de Ricksgränsen, patrie de l'ami Kaj. Continuant la E10 nous arriverons à Bjerkvik, non loin de Narvik, Evenskjaer, Sortland et l'entrée aux Lofoten. Un ferry entre Melbu et Fiskebol, il suffira de tracer sur Svolvaer puis Sorvagen, la fin du trip, à l'extrémité méridionale des Iles Lofoten. 1500km, 18h.

6h. Entre Tornio et Kiruna. Laponie Suédoise. Tempête de glace, -15° dehors, vent froid, neige glacée, on roule à 60, le chauffage de Pussy Moose Drunky Wagon nous a laché. Les rennes traversent par ci par là. Parfois un moose (élan), plus majestueux, surgit de nulle part. Ils avaient bien prévu l'arrivée de la neige dans le ''nord''. Une semaine plus tard, on ne serait pas passés avec cette voiture. Nuit ténébreuse, bleue d'encre, bonnets et anoraks d'intérieurs, le vieux radio-cassette diffuse en boucle un crépitement eclectique qui va de Bob Dylan à Gentleman en passant par Pearl Jam. Jah and Hurricanes are Still Alive. C'est bon. On est heureux. Cris balance, d'un air hilarant, '''t would be so fucking nice we could have snow, northern lights, whales...'nd also fishing in the fjords''

13h. Poste frontière Suédo-Norvégien, montagnes peu après Ricksgränsen. Ca y est, il neige. Coin désertique, décor de début d'hiver, gris, noir, blanc. Personne. Un feu rouge s'allume entre vents et flocons, un chasuble jaune fluorescent surmonté d'un haut de forme douanier s'approche. ''Who, Where from, Why?'' . ''Oulu,Finland. Students, Austrian, French, Portuguese. 3/4 Days in Lofoten Islands.'' ''Crazy guys, no more tourists now, ID and student cards. Sthng special in the car?'' . ''Stolychnaya and Lapin Kulta, fishing stuff and Digital Cameras. That's all''. Ils se sont marrés. Des touristes direction les Lofoten venant de finlande en voiture début octobre, pour quelques jours, provoque une touche d'hilarité dans leur routine militaire. La norvège est riche. Pas besoin de la zone Euro. Le pétrole est roi ici bas.

Fin d'après midi, on descend vers les premiers Fjords. Le soleil est à l'ouest. Ototfjorden, le fjord menant à Narvik brille. Les yeux s'emoustillent. La neige disparait. Les lueurs du soir pointent leur nez. Le paysage rocailleux laisse place à une verdure plus clémente, la saison est moins avancée ici. Zone tempérée, Gulf Stream. Il parait que les baleines montent vers Narvik. Des petites maisons de bois rouges au volets blancs aparaissent sporadiquement. Les villages de pêcheurs de morue se dévoilent au fur et à mesure que l'on roule vers les Lofoten. Le poisson sent et sèche. Il fera beau ce soir.

Nous arpentons les côtes des fjords, les massifs se resserent, les iles se font de plus en plus étroites. Il a neigé aussi tout la haut, et ça se reflète dans l'eau. Photo. Le ciel est dégagé. Nous sommes à la bonne latitude. L'activité géomagnétique était adéquate d'après les prévisions. ... Qui sait? ...

Melbu. Ferry. Ce n'est pas la foule dans cette zone d'embarquement portuaire et industrielle. Le soleil baisse, ça se rafraichit. On risque d'avoir le couché de soleil à bord. C'est beau. Le nez au vent, le bonnet vissé sur la tête, les cheveux flottent, les moteurs envoient. Le soleil se couche, l'eau clapite à vive allure contre la coque, accoudés au bastinguage, on observe et on rit. Loin de tout, l'eau brille entre l'orange et le noir, la peinture blanche grossière du pont reflète les dernières lueurs du jour. Elles sont là, oui! Deux mouvements fluides coupent la surface de l'eau à 20m du bord. Une fois. Deux fois. Elles glissent sans bruit dans le noir puis s'évanouissent en profondeur. Surement une espèce de petit rorqual régulièrement pêché dans ces eaux. L'apparition de ces deux bosses noires huileuses au soleil couchant restera gravée là haut. Les yeux pétillent.

21h. Sorvagen. Nuit noire, les étoiles brillent. Les prémices de ces langues de lumière vertes nous sont apparues 20km auparavant. Le phénomène est bien présent et de bonne facture ce soir. Aucun numéro de téléphone, la moitié du nom de famille norvégien en phonétique retenu, nous cherchons et tournons dans ce village de pêcheur. Renseignements pris auprès de jeunes du coin, nous réussisions à trouver Thor. Pas fait exprès. Emigré russe, il pêche à Sorvagen et surtout possède quelques cottages. Début octobre, pas l'ombre de touristes, nous tombons bien. Négocié à prix d'amis, une petite maison typique, l'herbe pousse drue sur le toit, intérieur bois autenthique, congélateur poissoneux plein, le foyer déjà allumé dans la cheminée, Thor nous reçoit comme des dieux. ''Vous êtes ici chez vous. La barque est ancrée un peu plus bas, je vous montrerai demain.'' Au pied du fjord, sur la terrasse, Lapin Kulta à la main, la cloture du spectacle est assurée par ce festival de lueurs vertes d'un autre monde, s'allongeant dans le ciel des Lofoten. Une belle aurore boréale. Un poil chanceux en cette période, encore tôt dans l'''hiver''.

Le reste du trip fut non moins splendide. Lever de jour roses rouges sur les îles. Pêche en barque au beau milieu du fjord. Barbecue nordique. Vaguabondage au milieu des couleurs. Butinage de fjord en fjord. Vadrouillage sur les chemins, les reliefs se dressant au dessus des plages. Maisons rouges. Morues. Dômes blancs se reflétant dans l'eau. Ciel zébré rose, bleu, violet. Herbes bruissant au vent en bordure de rochers où s'écrasent les vagues dominées par les petits phares des Lofoten. Subjuguant.