Comment rendre compte de la formidable puissance de ceux qui ont modelé notre monde, les charrues de dieux, comme ils ont été surnommés, ont modelé la terre, Beaux et terrifiants, puissants et fragiles, ce sont des monstres qu?il faut protéger et respecter.

Ces deux histoires rendent compte de leur force, je m?en fait simplement l?échos car je trouve toujours surprenant que de tels événements se diluent dans la mémoire humaine.

Un phénomène appelé avance catastrophique

C?est relativement récemment que les glaciologues ont commencé à étudier cet étrange phénomène, bien qu'on en trouve dans les Alpes des indices qui ne remontent qu'à quelques siècles. Les archives de la paroisse de Chamonix évoquent en 1642 un glacier qui se ruait en avant à la vitesse d'« une portée de mousquet» par jour. Mais les scientifiques ne se sont avisés de ce genre d'incidents qu'au xxe siècle, quand les communications modernes ont pénétré dans les régions les plus reculées.
La première fois que le phénomène attira leur attention ce fut en automne 1936, quand le glacier de Black Rapids, dans l' Alaska central, s' emballa soudain. Ce glacier de vallée long de 20 kilomètres reculait doucement. Son front était à quelques kilomètres de Rapids Roadhouse, fameux rendez-vous de chasse et de pêche sur la Richardson Highway, la seule route ouverte par tous les temps entre l'intérieur et le port d' Anchorage. En ce mois de novembre, il n'y avait là que la gérante, Mrs. Reveil et sa famille, quand la montagne se mit à gronder et la maison à trembler. Les Revell supposèrent qu'il s'agissait d'un tremblement de terre. ..
Mais le matin du 3 décembre 1936, Mrs. ReveIl se distrayait en inspectant le haut de la vaIlée à la jumelle quand elle eut la stupéfaction de voir un énorme chaos de blocs de glace au pied du glacier. Jusque-Ià, le front du monstre était resté relativement placide; mais à présent, voilà qu'il semblait en proie à une agitation frénétique.
Au cours des semaines qui suivirent, les ReveIl observèrent avec une appréhension croissante I'implacable progression du glacier vers eux. Son front était constitué d'une falaise de glace de 90 mètres de haut sur près de deux kilomètres de, large, du haut de laquelle d' énormes blocs de glace s'écroulaient dans la plaine caillouteuse qui s'étendait devant lui à l'aval. Pendant deux mois, le glacier menaça non seulement l' auberge mais aussi la Richardson Highway. «Le glacier de Black Rapids établit un record de vitesse», titrait à la une le New York Times du 23 février 1937. «Sa progression est de 66 mètres par jour, selon les experts. »
Le 7 mars 1937, le fabuleux bond en avant du glacier de Black Rapids - 6,5 kilomètres en trois mois -l'avait approché à 2,5 kilomètres de I'auberge et de la route. Et le glacier cessa pratiquement d'avancer, laissant aux savants le soin de déceler les forces qui l'avaient mis en branIe.

La glacier 511

Le glacier n'avait pas de nom, seulement un numéro. Accroché à l'abrupt
de la face nord-ouest du mont Huascarán, point culminant du Pérou avec 7285 mètres, de mémoire d'homme, on l'avait toujours vu là, avançant et reculant selon les saisons, gagnant une dizaine de centimètres par jour grace à l'apport des neiges de l'hiver pour se rétracter sous les chaleurs de 1'été. C' était l'un des glaciers qui parsèment les Andes par centaines et les géologues péruviens n'avaient que depuis peu individualisé cette masse de glace sous l' appellation de glacier n° 511.
Les habitants de la vallée de Huaylas, au pied du mont Huascarán paissaient leurs troupeaux de moutons sur ses pentes inférieures ou récoltaient des fruits, des céréales .et des légumes SUf les terres basses et fertiles qui bordent le fleuve Santa. De temps à autre, un grimpeur intrépide escaladait le mont Huascarán, détachait un bloc de glace, l'enveloppait dans de l'herbe pour retarder sa fusion et le rapportait en bas sur son dos pour aller le vendre aux restaurants de Ranrahirca et des autres agglomérations de la vallée. Pour le reste, les habitants du lieu ne s'intéressaient guère au glacier. Et le 10 janvier 1962, lorsque Ricardo Olivera mit en route le générateur diesel à 18 heures précises pour donner à Ranrahirca, comme chaque soir, ses cinq heures d'électricité, la vague masse blanche n'était qu'un lointain brasillement dansle soleil couchant.
Mais tandis que la pénombre gagnalt les hautes crêtes, le glacier 511 commençait à s'agiter. Sa langue crevassée arrivait jusqu'au bord d'une paroi rocheuse. Le glacier était depuis des années dans cette position et si de petits blocs de glace s' étaient fréquemment détachés pour dévaler la muraille, le glacier lui-même était resté relativement stable. Et voici maintenant qu'une imposante masse de glace s'ébranlait brusquement. Personne ne sait quel événement a bien pu réveiller le glacier somnolent. 11 est quasiment certain que de 1'eau de fonte superficielle s'est infiltrée jusqu'à la base de la glace, lubrifiant celle-ci sur une grande surface. En outre, des éboulements ont pu s'abattre sur le glacier des hauteurs environnantes, provoquant de sa part un sursaut prononcé vers l'avant.
A 18h13, treize minutes après que Ricardo Olivera eut allumé les lumières de Ranrahirca, le glacier 511 eut un frisson et une énorme masse de glace se détacha. Celle-ci, longue de 200 mètres sur près de 800 mètres de large, balaya la paroi avant de s'abattre dans une gorge, à 1000 mètres au-dessous du glacier. L'impact de ces millions de tonnes de glace souleva un nuage de poudre blanche qui resplendit dans le crépuscule; puis on entendit le bruit, qui réveilla tous les échos de la vallée de Huaylas: un rugissement «pareil à celui de dix mille fauves», rapporta par la suite un témoin de 1'événement.
A quinze kilomètres de là, à Ranrahirca, bon nombre des 2500 habitants de la ville venaient juste de s'attabler devant leur repas du soir. Lamberto Guzmán Tapia était arrivé tard chez sa tante, ou 40 invités frappaient dans leurs mains en chantant des huavnos, chants traditionnels péruviens. Tapia était passionné d'alpinisme et quand, par-dessus le joyeux vacarme de la fête, il entendit le lointain grondement, il comprit tout de suite: «Une avalanche!» cria-t-il.
L'avalanche ne faisait que commencer. Quand la glace s'engouffra dans la gorge, elle contenait déjà des débris rocheux arrachés par le glacier 511 à son propre lit. A présent, la glace qui rebondissait contre les parois en zigzags fous (les géologues devaient repérer cinq points d'impact distincts) arrachait des blocs de granite gros comme des maisons et les entraînait avec elle. Cette masse emballée de glace et de roche prenait de la vitesse et se gonflait de nouveaux débris. A plus de 100 kilomètres à l'heure, elle remonta les contreforts de la montagne sur 90 mètres, déposant un bloc de 6 000 tonnes sur une crête et soulevant un ouragan sur les deux versants. Elle emportait tout sur son passage: la terre, les arbres, les moutons et les lamas paissant sur les pentes et les êtres humains.
Selon les géologues, qui ont reconstitué par la suite le minutage de la terreur déclenchée par le glacier 511, l'avalanche de glace atteignit sa pleine force en deux minutes à peine. A 18 hlS, elle fit ses premières victimes humaines quand elle balaya le petit village quechua de Yanamachico et plusieurs hameaux voisins, tuant près de 1000 personnes. A 18h16, elle atteignit le fond, beaucoup plus populeux, de la vallée. La pente étant moins forte, l'avalanche ralentit quelque peu, suivant le cours d'un torrent à 60 kilomètres à l'heure. A l'ouest, le bourg proche de Yungtay dut son salut à la rive élevée qui contint le flanc droit de l' avalanche.
Mais la coulée de glace fonçait maintenant sur Ranrahirca. Les quelque deux millions et demi de mètres cubes de glace du début étaient devenus un mélange de glace, de roche et de boue cinq fois plus volumineux. La masse avait 1500 mètres de large sur une quinzaine de mètres d'épaisseur. Juste au-des sus de Ranrahirca, une veuve de 60 ans du nom de Zoila Chrishna, Angel la vit, dit-elle «qui se ruait sur nous comme la fin du monde». Des voix crièrent «Fuyez! Fuyez!» «Je ne pouvais pas fuir, raconta-t-elle, je ne pouvais pas bouger. Je ne pouvais pas parler. »
L:avalanche passa en rugissant, la laissant tremblante mais indemne. Et à 18h18, le fléau dévalait sur Ranrahirca à 60 kilomètres à 1'heure. Les toits de tuile rouge, les rues pavées de galets, 2400 habitants - tout fut enseveli sous pas moins de 20 mètres de débris. Deux minutes plus tard, à environ 1500 mètres au-delà de Ranrahirca, la terrible masse brune et blanche traversait le fleuve Santa, remontait d'une trentaine de mètres sur le versant opposé et, sa fureur enfin retombée, s'immobilisait.
L'avalanche détachée du glacier 511 avait parcouru une quinzaine de kilomètres en huit minutes. Quelque 4000 personnes, appartenant à neuf villages, étaient mortes; on retrouva des corps à plus de 150 kilomètres en aval, à l' embouchure du fleuve Santa.
Sur la centaine d'habitants de Ranrahirca qui survécurent se trouvait Lamberto Tapia, 1'alpiniste, qui s'était mis hors de portée de l'avalanche en grimpant sur le versant. L'électricien Olivera fut épargné parce que l'usine électrique se trouvait à l'écart de la ville. Peu après le passage de la masse rugissante, qui avait tué sa femme et ses enfants - il perdit en tout vingt-sept de ses parents -, il éteignit tristement le générateur. Mais il se reprit et le remit en marche. Dans quelques maisons proches - tout ce qui restait de Ranrahirca-, les lumières se rallumèrent.

Le lien indiqué par Poro

http://www-lgge.obs.ujf-grenoble.fr/~annel/Documentaire/RisquesGlaciaires/ExMarquants.html