Je m?en souviens toujours, et en y repensant il me viens toujours des frissons, et pourtant c?était il y a 8 ans en 1996. J?avais 20 ans et j?étais garde-moniteur saisonnier pour le Parc National du Mercantour, dans le secteur des Merveilles. Nous étions là, par équipe de trois, pour faire respecter la réglementation du parc, horaires de bivouac, absence de feu, gestion des poubelles, et surtout pour rencontrer les gens et les informer.

Un jour, Franck, un ami co-équipier me dit qu?il a croisé les pécheurs de tende (qui ont notre age), et qu?ils sont persuadés d?avoir entendu des loups hurler la veille au soir. Avec Flo, notre troisième comparse, on explose tous de rire, invoquant les tribulations nocturne des pécheurs et leurs hallucination auditive (on faisait souvent la bringue avec eux, alors question crédibilité?). Nous on se disait qu?avec le nombre de personnes qui passaient dans les merveilles, on était pas près d?en entendre un?

Le lendemain matin, lorsque je faisais le tours des tentes de bivouaques, une tente tardivement montée observée aux jumelles me mena vers le lac de la Muta. Arrivé sur place, vers 10h du matin, le couple d?étudiants, la tête dans le gaz, s?excuse pour le retrait tardif de la tente et me demande si il y a d?autres personnes qui campent dans le coin. Je n?avais vu personne d?autre que eux, a cet endroit. Ils se regardent? silence. Intrigué par leur silence, je leur propose un café, et leur demande alors le pourquoi de cette question. Ils me confirment alors la version des pêcheurs, ils ont entendu les loups hurler toute la nuit, seuls la nuit en montagne, flippant?

L?après midi, on se retrouve avec franck et flo pour un mini conciliabule, et on prends donc la décision d?aller essayer de les écouter ce soir, non sans faire un petit détour histoire d?aller prévenir le berger et sa famille de la possibilité que les loups soient présents sur le secteur.

A la tombée de la nuit, nous partons donc tous les trois en compagnie des aides-gardiens du refuge des Merveilles, un ouvrier qui bosse a sa rénovation, le fils du berger, les pécheurs. D?après la configuration des lieux, le meilleur emplacement serait le dôme rocheux entre le lac de la Muta et le lac Carbon, au centre du cirque formé par les crêtes de la cime du diable et de la cime des lacs. Ambiance bon enfant, chambrage, vanne à 2 balles et manque de discrétion? Vu le nombre (9 personnes) on sait qu?on est parti pour une belle balade nocturne, mais sans plus. La Lune au trois quart pleine sort de l?ombre du mont bégo et nous éclaire, plus besoin des frontales, nous sommes sur les rives du lac de la Muta. Entre deux éclats de rire, on entend que le bruit du déversoir du lac, et celui des truites qui mouchent. On aurait du prendre les cannes !

En pleine déconne, sur la taille phénoménale des truites du Loc Mutess, ce que l?on pensait impossible se produit, un premier hurlement se fait entendre ! Sans même se parler, chacun s?arrête, se tait, s?assied, écoute, apprécie. Quand le silence revient, nous sommes tous sur excités. Chacun commence à parler de ses sensations, de ces sons qui vous prennent profondément, qui vous font vibrer quand le concert reprend de plus belle ! Ce n?est pas un loup qui hurle, mais une meute. Les individus hurlent simultanément, avec des modulations? a vous prendre les tripes? Le cirque renvoie un puissant écho qui participe à la beauté du son.

Après 30 minutes d?écoute, la montagne retrouve son calme, et nous entendons à nouveau plus que le bruit des ruisseaux. La descente est silencieuse pour tout le monde, et chacun retourne dans son refuge respectif, mais avec une lueure supplémentaire au fond des yeux.

Nous y sommes retournés, plus ou moins nombreux, cette saison là, et nous les avons encore entendu, mais jamais je n?ai ressenti cette excitation, cette profondeur comme cette première fois.

Peu de temps après, nous avons du aller faire les premiers constats effectifs de brebis croquées par le loup, et là, la scène de la nature perd de sa poésie et de sa splendeur, et on se replonge dans le désarroi, la douleur, et les larmes d?un ami berger qui perd ses brebis laitières, et avec nous, le mauvais coté de l?uniforme.

Depuis j?ai réentendu hurler des loups dans le secteur, aux Merveilles, en Valmasque, à Fontanalbe, j?en ai entre-aperçu un, loin en contre-bas marcher sur les traces d'un chamois, lors d?une sortie à peau de phoque sur le mont Paracouerte, mais c'est jamais aussi beau que cette première fois.

Hurles m'en, les écologistes,
Hurles m'en, les économistes,
de toutes façons celui des animaux est bien plus beau à écouter que celui des activités et des traditions !

Comme disait un accompagnateur en montagne cette saison là :
''Si les loups sont revenus, malheureusement les requins ne sont jamais partis !''