Nous sommes le samedi 12 mars, et je pars pour la 7e fois au ski dans les Carpathes. Rien d'exceptionnel a cela, puisque les 6 premieres fois je n'etais parti qu'un jour en faisant l'aller retour depuis Bucarest dans la journee. Le principe est une nouvelle fois applique, mais ce qui deroge cette fois ci a la regle, c'est que j'etais la veille sur les pistes. En gros, en deux jours, je me tape deux aller retour Bucarest-Carpathes, avec journee de ski, train pourri, nuit dans le canape, leve a 4h30 et douche froide le matin. J'ajoute aussi que j'ai un rhume monumental, un mal au crane et une chiasse carabinee, que je n'ai aucune envie d'aller au ski (oui, c'est possible), mais que je suis un homme de parole et que j'avais promis a Jacopo, mon coloc italien que j'irai au ski avec lui ce samedi.

Ayant fait Sinaia la veille, j'impose a Jacopo d'aller soit a Azuga, soit a Poiana Brasov, la plus grosse station de Roumanie, que je n'ai toujours pas faite. Poiana apparait donc comme la plus interessante, mais nous sommes un samedi et nous savons que la station sera pleine a craquer. De plus, pour y aller, il faut prendre un taxi a la sortie de la gare de Brasov, et ensuite un bus depuis la gare routiere. C'est un peu fastidieux. Nous delaissons donc Poiana l'industrielle pour Azuga la meconnue.
Meconnue des roumains, car je sais desormais ce que cette station vaut, et je me doute bien que week end ou non, nous serons les seuls sur les pistes.

En effet, je ne me suis pas trompe, et la sation nous est offerte, avec sa longue piste saupoudree d'un frais duvet, ses forets de resineux a perte de vue, son telesiege archaique, ses hors pistes et ses bosses. Fidele a elle meme, Azuga reste ma chouchoute. C'est comme Megeve face a la Tarentaise, rochebrune face au mont d'arbois, l'alpette face a la cote 2000, et la petite piste rouge le long du teleski bien raide face a la grosse piste sous le vieux telesiege. On a tous un endroit qu'on apprecie pour des raisons indefinissables, un lieu qui nous est propre ou une musique que nous ne partageons qu'avec nous meme. Megeve est ma madeleine de Proust, c'est elle qui me relie aux plus beaux moments de mon enfance.
Quant a Azuga, c'est l'endroit qui aura le mieux rempli mes attentes d'un ski exotique en Roumanie. Des quatre stations que j'aurais fait, c'est sans doute elle qui a le materiel le plus depasse, la ville la plus moche et le moins de variete de pistes (il y'en a deux, dont une non damee, compliquee d'acces, et ou, une fois la descente finie, il faut ramer un peu sur la route, a condition qu'elle soit enneigee, pour rejoindre le telesiege). Mais objectivement, qui veut aller skier en Roumanie pour trouver un telesiege debrayable 8 places, un DMC ou une piste Milka? En tout cas, pas moi, et une journee de ski dans ce petit bout du monde qu'est Azuga me comble tout autant qu'une semaine en Tarantaise.

Qu'on se le dise.

Aller, treve de nostalgie et de voyage dans le passe, je reviens au 12 mars 2005.
Nous arrivons en gare d'Azuga vers 10h. Les voies, la montagne, les sapins et la ville sont enneiges, la fumee de la brasserie crache sa fumee, les gens sont ebetes, rouges et groguis par le froid, et errent la tete dans leurs semelles, d'un pas hesitant, sur la glace qui recouvre la ville et que des employes municipaux tentent de casser, sans conviction reelle. Le decor est plante.

Les pistes sont donc desertes, et apres deux descentes d'echauffement sur la piste, Jacopo, qui est plus ou moins debutant, me demande de lui apprendre le ski hors piste et les bosses.
Le ski hors piste, je veux bien, c'est ce que je prefere. En revanche, pour les bosses, je crois que le garcon a un peu presume de mon niveau, je ne suis dans ce domaine qu'un debutant immature, qui envoie plus pour la photo que pour le plaisir.
Je ne sais pas si ca vous est deja arrive de donner des cours de ski, mais pour quelqu'un qui a ete plus ou moins autodidacte en hors piste, comme moi (et je ne pense pas etre le seul), c'est tres difficile d'expliquer les gestes et les positions a prendre, alors que je concois maintenant cette pratique comme une suite d'automatisme et de sensations.
Le garcon s'en tire bien, et tente meme quelque sauts. Un peu plus bas dans la descente, la fixe de Jacopo cede, et je decouvre qu'une des rondelles de mes batons se fait la malle. Jacopo redescend les skis sur l'epaule, et nous repassons donc chez le loueur, qui nous echange notre materiel sans broncher et qui remet les skis et les baton pourris au milieu du matos a louer. Il est a parier que cette saison un mec a du rembourser des fixes et des batons. C'est aussi ca la Roumanie.

Nous profitons de la qualite de la neige toute la journee et rentrons en train vers 17h. Le soir, il y avait un anniversaire chez moi (c'est un peu ca le charme de la coloc a 8, on trouve tout les soirs quelqu'un de nouveau dans son salon). Je l'ai vecu depuis mon lit, que j'ai rejoint sans la case douche, detruit par mon rhume et la fatigue.

Prochaine etape, que nous croyions etre la derniere: Sinaia 3.