Proposé à la réflexion des Gentlemen-Riders

Rien, quand on y réfléchit, ne peut inciter à vouloir être le premier au Derby de la Meije.

La gloire d' être reconnu comme le premier skieur du pays donne, au moment où l' orchestre entonne sa fanfare, bien trop de joie pour qu' on puisse éviter le repentir dès le lendemain matin.

La jalousie des concurrents, gens perfides et non sans influence, ne peut manquer de nous blesser dès que nous traversons le parking du téléphérique.

De nombreux amis s' empressent d' aller chercher leur bière, mais c' est à peine s' ils tournent la tête vers nous, en nous criant ''hurrah!'' depuis le bar. Quand à nos meilleurs amis, ils n' ont pas misé sur nous: ils craignaient, si nous perdions, d' avoir à nous le reprocher; mais, maintenant que nous sommes arrivés en tête et qu' ils n' ont rien gagné, ils se détournent quand nous passons devant eux et préfèrent regarder de l' autre coté.

Derrière, les concurrents tentent de mesurer l' étendue de leur malheur et l' injustice dont ils ont dû être victimes; ils prennent l' air dégagé, comme si une autre course allait commencer, enfin une course sérieuse après ce jeu d' enfants. Beaucoup de dames trouvent le vainqueur ridicule parce qu' il se rengorge et ne sait que faire de ces sempiternelles salutations, poignées de main, accolades et courbettes, tandis que les vaincus serrent les lèvres, caressant les spatules de leurs skis.

Enfin, voici que le ciel s' est couvert de nuages et qu' il se met à neiger.



P.S. : Innombrables seront certainement les skipasseurs qui auront reconnu, à quelques mots près, un texte de Franz Kafka, qui, prenant à l' époque des leçons d' équitation, publia celui-ci pour illustrer spirituellement les dangers de la réussite, invitant à tenir en bride son ambition et à rester prudemment dans l' ombre?

Vous trouverez ci-dessous le texte dans sa version originale, dont la lecture sera sans aucun doute des plus divertissantes ( pour les germanophones, bien entendu ):

''Zum Nachdenken für Herrenreiter

Nichts, wenn man es überlegt, kann dazu verlocken, in einem Wettrennen der erste sein zu wollen.

Der Ruhm, als der beste Reiter eines Landes anerkannt zu werden, freut beim Losgehn des Orchesters zu stark, als daß sich am Morgen danach die Reue verhindern ließe.

Der Neid der Gegner, listiger, ziemlich einflußreicher Leute, muß uns in dem engen Spalier schmerzen, das wir nun durchreiten nach jener Ebene, die bald vor uns leer war bis auf einige überrundete Reiter, die klein gegen den Rand des Horizonts anritten.

Viele unserer Freunde eilen, den Gewinn zu beheben, und nur über die Schultern weg schreien sie von den entlegenen Schaltern ihr Hurra zu uns; die besten Freunde aber haben gar nicht auf unser Pferd gesetzt, da sie fürchteten, käme es zum Verluste, müßten sie uns böse sein, nun aber, da unser Pferd das erste war und sie nichts gewonnen haben, drehn sie sich um, wenn wir vorüberkommen und schauen lieber die Tribünen entlang. Die Konkurrenten rückwärts, fest im Sattel, suchen das Unglück zu überblicken, das sie getroffen hat, und das Unrecht, das ihnen irgendwie zugefügt wird; sie nehmen ein frisches Aussehen an, als müsse ein neues Rennen anfangen und ein ernsthaftes nach diesem Kinderspiel.

Vielen Damen scheint der Sieger lächerlich, weil er sich aufbläht und doch nicht weiß, was anzufangen mit dem ewigen Händeschütteln, Salutieren, Sich- Niederbeugen und In-die-Ferne-Grüßen, während die Besiegten den Mund geschlossen haben und die Hälse ihrer meist wiehernden Pferde leichthin klopfen. Endlich fängt es gar aus dem trüb gewordenen Himmel zu regnen an.''