Je ne sais pas pourquoi, j'avais un pressentiment au sujet de cette randonnée. Etait-ce la longueur du chemin à parcourir ? sa difficulté (elle fait partie des 2 plus dures sur le guide de rando que j'ai pour chevet) ? En tout cas le présage était bon, je ne suis pas arrivé jusqu'au sommet… Récit d'une sortie dont je ne suis pas fier. Un témoignage en tout cas de ce qu'il ne faut pas faire. Cet article ressemble plus à un journal. Exutoire de cette journée misérable, il cristallise une défaite comme pour conjurer l'absurde, dans l'espoir que telle situation ne se reproduise avec un peu plus de plomb dans la tête dorénavant.

Sous le signe du tourisme cette journée s'annonce. J'avais pourtant étudié la carte et mémorisé avec attention le topo la veille. Tout seul (comme la majorité de mes sorties d'ailleurs), je devais agir et évoluer prudemment (pour souvenir dans un coin de la mémoire ces 3 randonneurs morts dans les Pyrénées à 1 mois d'intervalle).

Démarrage à 8H10 à l'heure du parfait touriste même si je n'avais pas les baskets, après 2H45 de route pour un lever à 4H30. J'aurais pu partir la veille et commencer à la frontale mais la semaine de travail fut fatigante et je voulais assurer au moins une bonne mais courte nuit de sommeil pour être d'attaque ce samedi..

Il fait froid ce matin. La météo avait annoncé pour la journée quelques averses possibles avec une limite pluie-neige à 3200m puis de belles éclaircies le tout avec un vent de sud à 30 km/h.
Le parking est désert à part 3 espagnols qui partent en direction de l'Estaragne. La journée s'annonce solitaire, pas intérêt de se planter sinon je risque de sécher longtemps avant que quelqu'un ne me retrouve d'autant plus que contrairement à l'habitude, je n'ai prévenu personne du lieu de ma sortie.

Je préfère les randonnées en plein jour surtout connaissant le départ de celle-ci au bord des à-pics du lac de Cap de Long. De toute façon je n'ai pas l'habitude de la frontale et louper le chemin m'aurait fait perdre un temps précieux. La "fenêtre" de lumière est courte en cette saison, lever du soleil vers 8H15, coucher 19H12.

Je me presse tant que le chemin est relativement plat car il faut atteindre rapidement cette Hourquette de Bugarret (2614m) qui s'annonce pénible : 440m à la montée et un peu moins de 300m à la descente. Cette bagatelle est annoncée épuisante sur le long chemin de la journée. Le vent promis est glacial, le ciel est chargé de nuages filants à vive allure mais il ne pleuvra pas. Tant mieux il fait déjà chaud sous cette veste respirante, une couche étanche supplémentaire aurait été un calvaire.

Le mauvais temps relatif donne une très mauvaise lumière, les arrêts photos sont rares, du coup j'améliore sensiblement la vitesse de marche habituelle.
Dommage je l'ai loupé, mais le topo avait pourtant indiqué qu'à l'aplomb du lac, je devais prendre cette sente sur la droite qui rejoint le fond du vallon pour arriver au pied de cette Hourquette. De loin on ne voit qu'elle ainsi que la pente à gravir. Malgré la perspective et l'éloignement, elle fait frémir et promet un net ralentissement dans la progression. Pourtant ce printemps dernier à l'occasion d'une sortie skis, elle paraissait plus sympathique recouverte de neige.

Bref après un crochet_qui_rallonge_à_l_improviste, je rejoins le marécage. Débute alors la "bavante" comme disent les gens du sud-ouest. Je surprends quelques isards (à moins que cela ne soit l'inverse). Sont pénibles ceux-là à se jouer de la gravité dans leur déplacement. J'aimerai bien avoir 4 pattes et piquer un sprint jusqu'en haut à leur manière aérienne d'évoluer sur les pentes. Cette montée est harassante (en tout cas pour mon niveau). Psychologiquement, il faut éviter de regarder le chemin qu'il reste à parcourir jusqu'au sommet pour éviter de se démoraliser. En haut de la brèche, il est 9H35, pas trop mal finalement par rapport au temps annoncé par le bouquin et l'arrêt prolongé sur la harde d'isards. Le vent froid redouble d'effort, il faut se rhabiller après avoir tout retirer pendant la montée. Un oeil en arrière pour voir s'il y a des gens sur le même chemin. Personne à portée de vue, cela amplifie l'impression de grandeur stressante de la nature.

Elle est là fière, elle vous ignore tellement vous êtes petits. Elle est complètement indifférente quelque soit vos agissements et reste placide. Elle sera encore là les jours suivants et vous vous n'aurez foulé de vos pieds son sol que l'espace d'une courte journée. Cela me rappelle cette pensée : un arbre s'écroule dans la forêt mais personne ni pour l'entendre, ni pour le voir : est-il véritablement tombé ? puisqu'il n'y a pas de témoin ? Il faut savoir être humble dans ces moments là.

De l'autre côté, la descente vers le lac de Bugarret est désespérante tellement il a fallu fournir d'effort sur l'autre face. Le retour s'annonce éreintant ce soir. Au détour d'une barre rocheuse sur la gauche, le Pic Long enfin et son maigre glacier (névé devrais-je dire). Bossu, sombre et recourbé, il est imposant avec son tablier blanc vu sous cet angle. On distingue une belle marche pour arriver jusqu'aux berges du lac Tourrat, puis une autre pour arriver au pied de l'arête ouest du pic à la brèche de la Dent d'Estibère Male. Pour éviter de trop descendre puis remonter ensuite, je prends la mauvaise décision de couper sur la gauche à travers ce large chaos pour rejoindre un ressaut situé à la même hauteur. La démarche est pénible et fait perdre du temps au milieu de ces gros blocs de granit. Je dois me résoudre à perdre de la hauteur pour parvenir sur les bords du ruisseau. J'aurais mieux fait de descendre jusqu'au fond pour suivre le terrain plat et herbeux plus praticable.

Je prends trop à droite pour rejoindre le lac. Je me retrouve même au bord de laquets situés un peu plus au nord en contre-bas. Arrivé au lac à 11H, j'ai perdu un peu de temps mais je suis toujours en avance sur le timing du topo. La vue est superbe des berges avec ce glacier qui fait un peu pitié. Le soleil plus haut au dessus de l'horizon commence à donner plus de lumière sur le cirque glaciaire dominé par le pointu Pic Long.

Plein sud, la suite du chemin se présente sous la forme d'une longue montée dans un pierrier jusqu'au pied de la crête ouest du Pic. Pendant l'ascension, la vue sur le glacier suspendu est hypnotisante. A mi parcours, les dalles de granit sont très instructives. Les traces de frottement sont les signes d'une nette érosion par la glace quand le glacier était en meilleure forme. Sur la gauche, on voit quelques rides de mouvement à la surface glacée mais sa taille actuelle en octobre révèle qu'il est en sursis. Le prochain hiver sec suivi d'un été chaud aura raison de son triste état. Avant le sommet, un petit névé repose au creux d'un replat.

A 12H40, de l'autre côté de la brèche, la vue plongeante est terrifiante sur le cirque d'Arraillé et au fond sur le lac de Bassia. Par bourrasques, le vent glacial bouscule l'équilibre. Il fait froid, il faut remettre gants et bonnet malgré la chaleur apportée par les rayons du soleil. La suite est maintenant plein est sur la droite de la crête ouest du pic Long. En suivant les cairns stratégiquement placés, il ne reste plus qu'une heure pour arriver au but. Le sentier est en dévers sur du rocher friable parsemé de cailloux instables. L'allure est ralentie par prudence, le vide n'est pas très loin. En bas, un névé à la forme triangulaire repose sur les pentes du cirque. Je ne saurais dire pourquoi mais j'étais persuadé qu'il s'agissait du glacier de Pays Baché. Juste au dessus un pic distinctement détaché des crêtes a fini de me fourvoyer croyant qu'il s'agissait du pic Maubic.

Mais d'un coup c'est la panique du touriste amateur. Il n'y a plus de cairn pour baliser la voie. Perdu et complètement désorienté, je suis persuadé être du mauvais côté de la crête avec comme seul repère ce que je croyais être le pic Maubic sur la droite. C'est le doute, malgré un azimut avec la carte et la boussole pour m'assurer de la direction à prendre. Mon esprit était complètement bloqué et fixé dans l'erreur par ce que je voyais. D'autant plus que de ce côté ci, la crête est uniforme et il n'y a pas de sommet qui se détache pour indiquer la suite du chemin dans ce dédale de cailloux et parois rocheuses. Pourtant la boussole indiquait la bonne direction à suivre. Mais sur le moment, cela ne me paraissait pas l'évidence tellement le chemin n'était pas franc, voire inexistant.

Pour me réorienter, je prends la décision insensée d'escalader (y a pas d'autres mots, l'Ossau et sa deuxième cheminée à côté c'est finalement de la gniogniote) pour voir où est ce pic Long en haut de la crête qui me surplombe. La montée est facile dans du rocher couleur rouge rouille très friable. Je réalise mais pas assez que la descente sera plus que dangereuse et hasardeuse. En haut enfin de la crête, je retrouve le pic Long bien détaché de la muraille. Il était environ à 200m d'où j'étais !!! mais d'en bas, il était noyé dans l'ensemble rocheux ! Mon esprit se réorganise en même temps que je retrouve l'orientation : le lac Tourrat au nord, le cirque d'Arraillé au sud. Enfin je comprends mon erreur et ce que je croyais être le pic Maubic était en fait le pic Badet !! Tout redevient clair, le névé tout au fond du cirque n'était pas celui du glacier de Pays Baché !!

Quand je réalise où je suis réellement, c'est la trouille bleue. Tout seul, isolé au faîte de cette crête, je mesure la profondeur de ma connerie. Elle n'a d'égale que le vide vertigineux de part et d'autre d'où je suis. Je ne retrouve même pas le chemin par où je suis arrivé ! Je pense même un instant à appeler les secours ! Le vent étourdissant empêche toute concentration. Le cerveau s'emballe, il faut se calmer et reprendre ses esprits. La descente est là, il n'y a pas d'alternative plus sûre et confortable. L'aiguille tourne et la randonnée semble compromise. C'est de l'inconscience pure et dure mais je dois me sortir seul de la merde où je me suis mis. La désescalade est lente et fastidieuse. Il faut s'assurer de chacune des prises avant de les saisir. A ces nombreuses occasions j'ai fait tomber et purger un nombre hallucinant de blocs et pierres complètement déchaussés de la paroi. Ils semblaient pourtant solides. Ca tombait comme à Gravelotte. La partie supérieure rouge de la crête est totalement véreuse. Au bout d'1H20 de montée et de descente je me retrouve enfin au point de départ ! Etant donné mon faible niveau en escalade, je suis certain que pour les plus avertis d'entre vous c'était de la rigolade ce que j'ai fait. Pour ma part ce fut un grand coup de flip ! J'en ai même oublié de prendre des photos quand j'étais en haut !

La suite du chemin jusqu'à l'arrivée n'est pas forcément si évidente d'autant plus qu'hier soir dimanche j'ai remarqué que les lignes de côte dessinant la crête du pic marquent un changement de direction sur la carte. Cela symbolise en fait une avancée derrière laquelle se trouvait la face sud du pic à escalader ! Je ne risquais donc pas de voir la suite du chemin tant que l'avancée n'était pas atteinte et dépassée !

A 14H20 il faut songer à prendre le retour. C'est avec une grande, une très grande déception que je décide de faire demi tour, pas question de rentrer dans l'obscurité même avec une lampe. Je me console en regardant tous les 3000m sous les nuages du côté de Gavarnie. Cela n'aurait pas donné une si belle vue à part celle plongeante sur les lacs de Cap de Long et Tourrat de chaque côté de la crête affûtée.

Tout au long du retour, frustré par le regret et le goût d'inachevé, je mémorise avec minutie le chemin pour prendre ma revanche quand je reviendrai vaincre ce satané pic. Je multiplie les photos et les points sur la carte pour optimiser le trajet et éviter les détours inutiles que j'ai fait à l'aller.

Le soleil descend vite quand j'arrive au pied la Hourquette. Elle est épuisante, il faut d'ailleurs ne pas la sous estimer dans cette randonnée car elle prend une bonne partie de l'énergie sur la journée. Quand j'arrive à la voiture, il est un peu moins de 20H! C'est juré, si je peux repartir dès la semaine prochaine, je démarre au moins 1H30 avant l'aube à la frontale !