Une autre Lilystoire, que je ne trouve pas très réussie, mais qui saura faire patienter les fans qui réclament à grands cris de nouveaux articles... (Oulala, les exams m'ont un peu monté à la tête, je crois ! :))

Adossé contre le mur, il observe Julie. Avant, même en plein été, ils dormaient enlacés? Maintenant, elle se couche au bord du lit, les pieds tombant presque, comme si elle craignait de toucher ses jambes inertes. Elle qui aimait tant quand il lui réchauffait les pieds avec les siens? Elle qui se pelotonnait inconsciemment contre lui lorsqu?ils s?endormaient? Une fois de plus, il ne peut s?endormir. Ecoutant les bruits de la nuit qui entrent doucement par la fenêtre, il s?interroge à nouveau sur leur relation. Et arrive toujours aux même conclusions : leur histoire est morte, morte un jeudi d?avril, l?année dernière? Quand les fantômes deviennent trop envahissants, il attrape la bouteille d?eau et cherche dans le tiroir la boîte que le médecin, compréhensif, lui a prescrite. Le sommeil sans rêve est la seule issue.

Lorsqu?il se réveille, le jour est déjà levé et il est seul. Le lit est fait du côté gauche, comme si elle avait voulu effacer les traces de son passage.
Elle qui aimait rester au lit, elle qui était la dernière à se lever le dimanche matin, est maintenant debout quelques secondes après s?être réveillée. Surtout ne pas assister à son lever, surtout ne pas devoir l?aider. Ce n?est peut-être pas totalement conscient, mais c?est comme ça qu?il le prend. Ne pas rester dans la chambre, ne pas rester à l?étage, ne pas traîner dans la salle de bain quand il se lèvera. Surtout, ne rien voir de son « anomalie ».

« Je suis incohérent » se dit-il en lui-même, tout en s?habillant. La pitié qu?il inspire le dégoûte, tout comme l?indifférence et l?aveuglement de certains. Il ne supporte pas les regards fuyants, ni la sollicitude exagérée.
Lorsqu?il est enfin prêt et qu?il arrive dans la cuisine, il n?y a personne, juste deux mots en évidence, au bord de la table. Le premier est de sa mère, bourré d?attentions qui l?énerve : le repas de midi préparé, sur l?étagère du milieu dans le frigo, l?assiette et le verre déjà descendus du placard puisqu?il n?arriverait pas seul à y accéder?
Le second est de Julie. Laconique, sec, à pleurer : « Je suis déjà partie, j?avais du travail. On se verra demain à la fac. @+ J. »
Il les froisse et les jette sur la table en un geste rageur. La maison est une fois de plus vide. Ses parents sont partis, après avoir insisté toute la semaine pour qu?il les accompagne, voir de la famille. Il ne se sent pas la force de supporter les repas de famille, avec les cousins courant partout et les tentatives maladroites de sa tante pour le mettre à l?aise. « Oui, c?est vrai, je ne supporte plus rien ! » avait-il répondu à sa mère deux jours auparavant. Mais la suite de la phrase n?avait été entendue que par lui-même. « ? surtout plus moi. ».

Par la fenêtre, entre le bruit des enfants du quartier jouant dans les jardins par cette belle journée. Il observe un instant la petite fille des voisins courir après son frère. Ses cheveux roux et son âge lui font revenir des souvenirs douloureux? Un visage s?impose à sa mémoire. Une figure pâle, aux yeux fermés et au souffle irrégulier.
Le claquement de la fenêtre fait sursauter les enfants qui arrêtent un instant de se poursuivre en criant.

Lundi matin? Toujours les mêmes problèmes. Attendre que quelqu?un entre par l?entrée Sud du bâtiment, attendre qu?on lui tienne la porte, remercier d?un mot, d?un sourire la personne qui se sentira de bonne humeur d?avoir fait sa bonne action de la journée. Entrer dans l?amphi, sentir les regards qui se tournent. Faire semblant de ne pas les voir, se caser dans un coin, tout en bas, avant même le premier rang, là où une table a été placée spécialement pour lui. Suivre les cours, en se tordant le coup pour arriver à lire les documents projetés par le professeur. Attendre que l?amphi se vide pour pouvoir sortir à son tour.
Julie l?attend à la sortie. Après un baiser furtif, sans même s?excuser pour la veille, elle se dirige déjà vers le resto U. « Dépêche-toi, sinon il y aura du monde ». Elle ne fait pas un geste pour l?aider, alors qu?elle sait bien que son sac le déséquilibre. De toute façon, il n?accepterait sûrement pas. « Pourquoi mangeons-nous ensemble ? » se demande-t-il une fois de plus « Pourquoi sommes-nous encore ensemble ? ».
Le repas est silencieux. Ils mangent seuls, à la cafétéria du bâtiment car le resto U ne lui est pas accessible. De l?autre côté de la fenêtre, un couple passe en se tenant enlacé. Des images défilent dans sa tête. La première fois où il l?a croisé, leur premier rendez-vous, leur premier baiser, des soirées, des petits gestes, des souvenirs? Puis le jour où elle est rentrée dans sa chambre à l?hôpital ; comme poussée par ses parents qui se tenaient derrière elle, sa position lorsqu?elle dort chez lui, l?ennui qu?on sent dans sa conversation lorsqu?ils se parlent, son regard qui fuit comme en ce moment. Comme toujours une autre image se superpose. Une figure pâle, aux yeux fermés et au souffle irrégulier?
« Pourquoi sommes-nous encore ensemble ? » Elle sursaute et le regarde. Elle ne répond pas. Alors il parle. Il raconte ce qu?il a compris : l?indifférence polie, la décence qui l?empêche de rompre? Elle ne nie pas, se contente de l?écouter, et il voit qu?elle est soulagée que le moment arrive. Alors il s?arrête, récupère sa carte à puce sur son plateau et en bousculant la table voisine, s?en va sans un geste ni un mot de plus. Soulagé. Mais malgré tout, la douleur est forte. « Encore un pas de plus dans l?anormalité et la différence » ne peut-il s?empêcher de penser.

La nuit suivante, une nouvelle fois, il ne dormira pas. Allongé sur le dos dans son lit, il garde les yeux grands ouverts. Et sur le plafond blanc, les images se suivent et se superposent. Toujours les mêmes, toujours dans le même ordre, avec toujours la même précision diabolique qui empêche le temps d?effacer peu à peu les détails. La route bordée d?arbres, le virage. Sur la gauche, un panneau publicitaire pour un hôtel Ibis. Sur la droite, un chemin de terre. L?aiguille sur le 85 du compteur. Le chien qui déboule sur la route en zigzaguant, le vélo qui arrive à toute allure du chemin de droite. Ses phalanges qui cognent le volant quand il donne un grand coup vers la gauche. Le pare-brise qui vole en éclats sous le choc. L?arbre qui se rapproche beaucoup trop vite et avant de sombrer, un visage enfantin ensanglanté, tache rouge sur le capot blanc de la voiture. Une figure pâle, aux yeux fermés et au souffle irrégulier?

Un autre tram arrive. Les étudiants se précipitent. Comme tous les soirs, il reste sur le côté, il sait très bien qu?il ne rentrera pas dans celui-là. Alors il attend. Il a l?habitude maintenant. Quelques fois, les gens le laissent passer. Ça part d?un bon sentiment, mais il n?aime pas se faire remarquer comme ça. Alors il se braque souvent. Une fois, une étudiante lui a dégagé l?accès, en bousculant un peu ceux qui ne voulaient pas le laisser passer. Il avait fini par prendre mal sa sollicitude jusqu?à ce qu?elle lui glisse à l?oreille, avant de sortir du tram, « Mon frère est comme vous. Essayez d?accepter l?aide des autres, ça vous aidera à vous accepter vous-même ». Il avait blêmi de rage. Mais avec le recul, il sait qu?elle avait raison.
Mais il n?y arrive pas. Comment s?accepter tel qu?il est alors qu?il continue à repenser encore et encore à l?accident ? Il se sent coupable, même s?il n?était pas vraiment en cause. Mais les gens qui savent, que pensent-ils ? Il s?imagine sans cesse les commentaires de ceux qui savent sur son passage : « oui, un accident de la route. Voiture contre vélo. La fille est morte. » Et ce qui s?en suit. « alcool », « vitesse », « les jeunes et la route »? « il a eu plus de chance que la petite fille ».
A la fac, il n?en a parlé à personne. Mais il y a toujours, dans l?amphi, quelqu?un qui sait. Un qui était au lycée, un qui connaît sa famille ou des amis? Le regard de celui-ci est encore plus dur à supporter que les autres. Il y voit sans cesse du reproche, et la pitié qu?il semble lire dans tous les regards a quelque chose de différent.
Mais bon, il sait bien qu?il déforme tout? Que sa paranoïa le rend encore plus agressif et qu?il pourrit la vie de son entourage en étant ainsi.
Il reconnaît les efforts qui sont faits pour lui faciliter la vie : les arrangements des emplois du temps pour lui éviter trop de trajets, les aménagements spéciaux, les créneaux de sport adaptés? Il y a toujours quelqu?un pour l?aider pour les questions techniques. Mais pour le reste, il est seul avec lui-même. Et c?est bien là son problème?
Il se sent tellement mal, tellement inutile et encombrant, avec cette sensation d?être un poids pour tout le monde que dans ces cas-là, lorsque lui revient en mémoire une image précise, une idée lui vient. Une idée tenace, mais qui est de plus en plus présente dans son esprit. Bien sûr, il ne peut s?empêcher de trouver ça lâche? Il pourrait faire des efforts, essayer de s?adapter? Mais en a-t-il vraiment envie ? La plupart du temps, la réponse est non. Alors il y pense, de plus en plus souvent, avec de plus en plus de précisions, et tout doucement, il s?y prépare?

Sa main tremble. Y penser est une chose, l?organiser une autre. Passer à l?acte est bien plus dur. Il se sent lâche. Et c?est le dégoût qu?il a de lui-même lorsqu?il se voit dans le reflet de la vitre qui le pousse à avaler le contenu du verre. Il ne sent même pas le goût amer.
Quelques instants encore, il ne peut s?empêcher de penser, de haïr sa faiblesse, de se dire qu?il ne méritait rien d?autre que de vivre avec ses remords et ce sentiment de culpabilité.
Puis la douleur apparaît. Pas aussi forte que ce qu?il pensait. Sa main heurte le verre qui tombe et se brise sur le bureau rabaissé.
Soudain, au milieu de l?engourdissement général qu?il attend presque avec impatience, il a l?impression de sentir à nouveau ses jambes. Il veut se lever, se coupe sur les débris du verre, ne le remarque même pas. Un sourire se dessine sur ses lèvres lorsqu?il croit bouger les pieds. Dans un dernier sursaut, il essaye encore. Puis retombe, la tête sur la poitrine. De sa main, le sang coule, tache rouge sur le papier blanc de la lettre. Les gouttes encadrent le dessin esquissé en testament, aux traits un peu tremblés. Un visage de fillette aux cheveux roux. Une figure pâle, aux yeux fermés?