Pour ceux qui ont déjà lu tout le reste et qui ne se sont pas encore lassé, voilà une autre nouvelle qui traînait. Elle a été écrite pour un concours sur le thème du silence (Prix Ecrivain 20 de 2003).




20 août 1917

Cher Pierre,
Aujourd?hui, nous avons rentré le foin. Les moissons ont été bonnes, et mon père est content de Sylvain, qui l?a bien aidé. Benoît est toujours très abattu. Hier, il a pleuré car il ne pouvait pas faucher à cause de ses poumons. Il arrive maintenant à manger du pain trempé. A le voir ainsi, je prie tous les soirs pour lui et toi. J?ai peur. Je sais, je ne devrais pas t?inquiéter mais je me sens tellement loin du monde où tu es ! Ici, la plupart des gens n?ayant pas de proches au front vivent comme s?il ne se passait rien. Imagine ! Dimanche dernier, la famille Thirey a fait un pique-nique au bord de La Gallade, comme avant la guerre ! Je ne comprends pas tout ce qui se passe, j?ai l?impression que les journaux ne disent pas tout. J?aimerais que tu sois là pour m?expliquer. Je suis allée voir Madame Elise et Monsieur Antoine, ils m?avaient prêté un nouveau livre : Du coté de chez Swann de Marcel Proust. J?ai mis plus d?un mois à le lire, il est difficile mais intéressant. Je suis sûre qu?il te plairait. Mais peut-être n?as-tu pas envie de lire. Dis-moi si tu aimerais que je te l?envoie, je pourrais l?acheter pour toi. Il faut maintenant que je pense à terminer, c?est l?heure de la traite. Quand je relis cette lettre, je me trouve si ridicule ! Je suis là, à te raconter les petits malheurs de ma vie quotidienne alors que tu es à la guerre ! J?irais amener cette lettre dès demain à Madame Elise pour qu?elle te l?envoie.
Je pense à toi.

Baisers de ta Louise




27 août 1917

Ma Louise,
Ta lettre m?a fait très plaisir. Tu ne peux pas imaginer comme j?aime lire les petits détails de ta vie. J?aimerai tellement être avec toi, et aider ton père comme un gendre? Je te vois, courageuse, debout dès l?aube pour traire les vaches, t?occupant avec dévouement de tes s?urs et de Benoît, et trouvant encore le temps de lire ! J?ai lu Du côté de chez Swann il y a quelques mois. Nous avons le temps. Certains jouent aux cartes, d?autres gravent des morceaux de bois ou des éclats d?obus. Nous passons tous beaucoup de temps à écrire. Se confier et raconter, c?est effacer un moment ce que nous vivons et allons vivre. Et cela permet de croire que l?on ne nous oublie pas à l?arrière. Je ne te raconterai pas ce qui se passe ici. Les journaux disent beaucoup de choses, et je préfère que tu t?en contente. La vérité est plus dure ? Comment peux-tu croire que tes lettres m?ennuient ? Bien au contraire, je revis tous les courts moments que nous avons passé ensemble, lorsque je venais garder tes vaches avec toi ou que nous étudions côte à côte le soir, dans la classe de Monsieur Antoine ! Grâce à toi, je me rappelle le pays et j?oublie le présent. Ma mère ne m?écrit que des banalités. La Gallade est-elle riche en gardons cette année ? J?attends tes lettres et je pense à toi à chaque instant. Je t?aime, ma Louise, et te couvre de baisers.

Ton Pierre





4 septembre 1917

Mon Pierre,
Je suis heureuse d?avoir de tes nouvelles. J?ai appris hier par Madame Elise, lorsqu?elle m?a donné ta lettre que ton beau-frère avait été gravement blessé. Ta s?ur Hélène veut à tout prix aller le soigner. Madame Elise et Monsieur Antoine ont maintenant une quinzaine d?orphelins. Ils ont accueilli Baptiste, le neveu de Madame Elise qui vient de Paris. Il est pâle et très maigre et en le voyant, j?ai compris la chance que nous avons de vivre à la campagne. Il n?arrive pas à croire que nous avons de la viande ! Il n?avait jamais vu la traite des vaches et a même essayé. Comme toi, il n?est pas très doué? Nous avons décidé, avec Madame Elise de t?envoyer un colis. Désirerais-tu quelque chose en particulier ? J?aimerai te faire un tricot, mais cela attirerai l?attention de mon père. J?ai quelques économies, dis moi ce qui te ferait plaisir. Je pense à toi.
Je t?aime et t?embrasse.

Ta Louise.



10 septembre 1917

Mon amour,
J?ai pensé à toi toute la journée et te souhaite un heureux anniversaire. J?aimerai tellement être à tes côtés en ce jour ! J?ai regardé ta photo qui commence à devenir vieille. Je suis sûr que tu es encore plus belle maintenant ! Je t?envoie cette babiole qui a été sculptée par un de mes camarades. Je t?avouerais que j?avais prévu de le faire moi-même mais je ne suis assurément pas très adroit lorsqu?il s?agit des tâches manuelles. Je me rappelle lorsque j?ai voulu traire tes vaches? Pour ton colis, j?aimerai beaucoup que tu m?envoies un ou deux livres. J?ai déjà lu et relu le peu que j?ai et les livres qui nous parviennent ne sont que des livres de propagande parlant de vaillants soldats? Te rappelles-tu quand nous lisions ensemble Lorenzaccio de Musset ? Je te vois encore, naïve, découvrant les intrigues? Cette folie, qui nous a tant émue, il m?arrive de la retrouver chez certains de mes camarades. Des simples paysans, qui ne savent même pas vraiment pourquoi ils sont là, sont pris d?une haine à l?égard de tout ce qui peut être rattaché à l?Allemagne. Hier, un soldat a déchiré sa manche car il avait été touché par une baïonnette allemande. L?enfer où nous sommes n?arrange vraiment pas la folie des hommes... Je suis maintenant sergent-chef. Ce n?est pas dû au mérite mais plutôt à la mort du précédent lors de la dernière offensive. Il ne faut pas que je te raconte cela, aujourd?hui est un grand jour, tu viens d?avoir 18 ans. J?espère que cette guerre finira bientôt, et que tu pourras enfin passer ton brevet élémentaire comme tu le souhaite tellement. Je t?aime et t'envoie toute ma tendresse.
Baisers.

Ton Pierre



17 septembre 1917

Mon Pierre,
Ton cadeau m?a fait très plaisir. Ton camarade est doué. Tu devrais peut-être lui
demander de te donner des cours? Je suis très heureuse que tu aie pensé à moi. J?ai appris la mort de ton beau-frère et j?en suis désolée. J?ai vu ta s?ur Hélène, elle est très éprouvée. Ton neveu Romain est devenu un petit garçon grave. Ton frère Henri va bien, il paraît qu?il va avoir une permission pour la naissance de son enfant. Peut-être pourras-tu venir toi aussi ? Benoît guéri lentement. Il arrive maintenant à nous rejoindre aux champs. Il doit rentrer avec la charrette, mais c?est un progrès. Je crois qu?il reprend espoir. Il va souvent voir Marcel Fury, qui a lui aussi été blessé à Verdun. Je suppose que parler de ce qu?ils ont vécu leur fait du bien. Qu?en penses-tu ?
La rentrée des classes arrive. J?ai aidé Madame Elise à cirer les bureaux. Je suis en train de coudre de nouvelles blouses pour Sylvain, Margot et Lucie. Marie rouspète car cela signifie que nous devrons aider aux labours. Elle devient de plus en plus aigrie : toutes les filles de son âge ont des fiancés ou des neveux de guerre au front sauf elle. Parfois, j?aimerai tout lui avouer, rien que pour la faire enrager ! Ne t?en fais surtout pas, personne n?est au courant que je t?écris, sauf Madame Elise et Monsieur Antoine.
Je t?aime et t?envoie mes plus tendres baisers.

Ta Louise




25 septembre 1917

Mon Pierre,
Je suis inquiète. Je n?ai pas eu de lettres de toi depuis une quinzaine. J?espère qu?il ne s?agit que d?un problème de courrier. Je crains qu?il ne te soit arrivé quelque chose. Je suis stupide ! Peut-être as-tu eu une permission et tu désires me faire une surprise. Ou encore n?as-tu pas le temps de m?écrire. Ici, les arbres prennent leurs couleurs d?automne : les feuilles ont un rouge éclatant et des reflets mordorés. Madame Elise est venue me voir au pré avec Baptiste. Il n?aime pas ces couleurs qui lui rappellent le sang. Son père a été blessé, pas gravement paraît-il, mais il en est très affecté. C?est incroyable comme les enfants sont marqués par les évènements. A 5 ans, la mort pour moi signifiait que nous allions manger du cochon ou un poulet. Margot et Lucie ont aussi grandi : elles se disputent moins et se rendent utiles. Ecris-moi, mon Pierre, je t?en conjure. J?espère que je me fais du tourment inutilement.
Ta Louise qui t?aime.




30 septembre 1917

Mon Pierre,
Toujours pas de nouvelles de toi. Je n?ai pas eu de retour du courrier, j?espère donc que tu es toujours vivant. Pourquoi n?ai-je pas de lettres de toi ? Je suis tellement troublée que Benoît m?a demandé ce matin si j?allais bien. Je n?ai pas su quoi lui répondre, et j?ai un instant envisagé de tout lui dire. J?ai décidé que si je n?avais pas de lettres d?ici une semaine, j?irais voir tes parents. Peut-être t?ai-je écris quelque chose qui t?as déplu ? Mon Pierre, si tel est le cas, je t?en prie pardonnes-moi ! Dieu m?est témoin que je n?ai pas voulu t?offenser ! Penses au mal que ton silence me fait. Tous les jours, lorsque je vaque à mes occupations, des souvenirs m?assaillent : je suis passé avant-hier devant la Croix du Piret, où tu m?as embrassé pour la première fois. Aujourd?hui, en rendrant du village, je suis passée par le petit chemin que nous empruntions lorsque tu me raccompagnais. Te souviens-tu des ruses que tu avais élaborés pour que Monsieur Antoine te laisse me raccompagner sans qu?il ne se doute de quelque chose ? Je te vois encore, quelques mois plus tard, expliquant ton départ et avouant notre amour. Je n?ose pas croire que ce que j?ai vécu à tes côtés est déjà fini.
Je t?en supplie, mon Pierre, réponds-moi !

Ta Louise qui t?aime plus que tout.




4 octobre 1917

Mon amour,
Je n?ai toujours pas de lettres de toi. J?espère toujours que tu reçois les miennes mais que le
courrier en retour ait des difficultés. J?ai salué ta mère à l?église dimanche mais je n?ai pas osé lui demander si elle avait de tes nouvelles. Elle aurait sûrement interprété ma question d?une mauvaise manière. Peut-être oserais-je la semaine prochaine, mais j?ai peur de paraître trop inquiète. Les journaux annoncent de nouvelles offensives et j?ai peur pour toi. Peut-être sais-tu déjà que ton frère a eu un petit garçon : ils l?ont appelé Philippe-Paul. Monsieur Antoine est sûr qu?il doit son nom au général Pétain, même s?il porte aussi celui de ton père. Il y a eu une petite anecdote lorsque ton père est allé déclarer son petit-fils à la place de ton frère Henri. Lorsqu?il a annoncé le prénom choisi, ta mère a trouvé Paul inutile, car personne ne va l?utiliser ! Il est vrai que peu de monde t?appelle Pierre-Etienne et ton frère Henri-Charles. Alors désormais, ton père s?oblige toujours à nommer son petit-fils par son nom entier ! Cette semaine, j?ai relu Lorenzaccio. J?ai pleuré, mais je crois que cette fois, c?était autant sur mes souvenirs que sur le héros. Te rappelles-tu quand nous lisions à haute voix le texte, interprétant toi Pierre et moi Louise Strozzi ? Je me rappelle encore comment tu savais si bien me faire revivre après la scène où elle meurt empoisonnée? J?ai commencé quelques livres, mais lire tous ces récits de guerre, même couronnés par le Prix Goncourt me donne des cauchemars. J?espère que tu recevras cette lettre et que tu m?adresseras une réponse dans peu de temps.
Je t?aime, mon Pierre, et je pense à toi.

Ta Louise




10 octobre 1917

Mon Pierre,
Je me fais de plus en plus de soucis. J?ai osé demander à ta mère de tes nouvelles. Elle n?a pas eu de lettres depuis le mois de septembre mais n?en est pas trop anxieuse. Il semblerait que tu ne lui écrivais pas aussi fréquemment qu?à moi. Madame Elise et Monsieur Antoine ont essayé de me rassurer. Monsieur Antoine est toujours vexé de ne pas être mobilisé. Il est encore retourné au bureau de mobilisation mais n?a pas été enrôlé : il ne pourrait pas marcher des kilomètres avec son pied malade. Madame Elise en est soulagée mais m?en comprend d?autant plus. J?ai la chance de pouvoir lui parler aussi librement. Je ne sais pas ce que j?aurais fait sans elle. Elle m?oblige à travailler toutes les semaines, même si je n?ai plus le c?ur à cela. Toutes ces connaissances me semblent tellement inutiles si jamais tu ne revenais pas ! Ton frère Henri est arrivé hier en permission. Il a semble-t-il beaucoup de chance de pouvoir venir voir son fils. Le frère aîné de Marcel Fury, Georges a été tué. Il avait 4 garçons. Le plus petit n?a même pas connu son père. C?est terrible de penser que ces enfants grandiront sans père. Madame Elise a les aînés dans sa classe, et ils ont grossi le rang des orphelins. Un autre petit, Edmond Lyset, dont le père est porté disparu, vient de perdre sa mère suite à une pneumonie. Madame Elise est très affectée par tous ces drames. C?est vraiment horrible comme le sort s?acharne sur certaines personnes. Claude, le fils aîné des Thirey, s?est engagé. Son père, qui faisait comme si la guerre n?existait pas, est furieux. Je pense à toi, mon amour, et t?implore une nouvelle fois de répondre. Je joins à cette lettre un billet de 5 francs, peut-être as-tu des difficultés financières et tu ne peux acheter de quoi écrire. Je t?aime, et ne te le dirais jamais suffisamment.

Milles baisers de ta Louise.




15 octobre 1917

Mon amour,
Cela fait maintenant plus d?un mois que je n?ai pas eu de réponses de ta part. Je continue d?espérer tant que mes lettres ne reviennent pas. Je te souhaite un heureux anniversaire. Tu as aujourd?hui 20 ans et je n?ai cessé de penser à toi. Je t?envoie le cadeau que je t?ai préparé. J?ai réussi à te tricoter cette écharpe, en expliquant à mon père que je tricotais pour les blessés. J?ai pourtant peur que ce mensonge ne corresponde à la réalité. J?espère que la couleur te plaira mais il n?y avait pas beaucoup de choix, si ce n?est du rose ! Je te parlais dans ma précédente lettre du fils Thirey. Son frère Auguste l?a rejoint à l?armée. Il a falsifié ses papiers pour pouvoir s?engager. Je ne comprends pas comment on peut vouloir à tout prix participer à un conflit aussi terrible. Tu avais raison en parlant de la folie des hommes ? Ici, les labours sont finis. Nous avons ramassé les derniers fruits, même si nous n?avions pas grand chose. Même les arbres semblent fatigués. Le petit Baptiste va rejoindre Paris. Son père est en convalescence à Paris et aimerait qu?il soit là. Il a été amputé d?une jambe. Pour lui, la guerre est finie. J?aimerai tellement qu?elle finisse pour tout le monde et que tu reviennes indemne au pays. Je serais en train de garder les vaches au pré de la Croix du Piret et tu monterais par le petit chemin, souriant comme il y a si longtemps? Après, je crois que j?aurais assez enduré pendant toutes ces années pour te laisser choisir notre futur, sans se soucier que je sois une simple paysanne et toi le fils d?un des hommes les plus importants de la région. Reviens, je t?en supplie, ne me laisse pas seule avec cet amour qui m?étouffe.
Je t?aime, mon Pierre, je t?aime.

Ta Louise, qui t?embrasse.




18 octobre 1917

Mon amour,
C?est horrible. Je viens de recevoir une lettre m?annonçant ce que j?appréhendais depuis si longtemps. Tu es blessé, gravement blessé puisque l?on prend la peine de m?avertir. On m?assure que tu as reçu mes lettres mais qu?il t?est impossible de les lire. Mon Dieu, je suis sûre que tes blessures sont plus importantes que ce qu?ils m?écrivent ! J?arrive mon amour, je prends le train pour Paris. Si tu ne peux plus voir mes lettres, je te les lirais et si tu ne peux plus entendre, je te soignerai. Je t?aime, Pierre. Je t?en supplie, attends-moi, ne meurs pas, ne me laisse pas seule !

Ta Louise désespérée.