Encore une Lilystoire, qui n'a toujours rien à faire dans ce carnet. Mais tant pis, au moins quelqu'un la lira !
Elle a aussi été écrite pour un concours (mais je ne me rappelle même plus du thème...)


Chambre 517

« Le premier jour, je suis rentré dans l?hôpital en hésitant. Au comptoir d?accueil, ils m?ont demandé ce que je voulais. Je n?ai pas répondu et j?ai continué. Aux ascenseurs, j?ai longtemps regardé le panneau avant de trouver ce que je voulais. « Unité de soins intensifs ». Je n?avais aucune idée où tu pouvais être. C?est au cinquième. Si tu regardes par la fenêtre, y a une super vue sur la ville. Enfin, super, dans le sens de grande, parce que je ne vois pas trop ce qu?on peut lui trouver de beau, à la ville. Un vieux traînant une perfusion est rentré avec moi dans l?ascenseur. Il parlait tout seul et je me suis demandé ce que je foutais là. J?avais rendez-vous avec Yann au skate parc dans un quart d?heure. J?ai voulu faire demi-tour mais l?ascenseur continuait à monter. Le vieux est sorti au quatrième : « gérontologie », c?est marqué en face de la porte, en violet sur fond jaune. C?est hideux mais au moins, les vieux ne doivent pas le rater. Je suis descendu au cinquième. Pas de couleurs, tout est blanc et gris. Avec une odeur horrible. Tu as de la chance de ne pas la sentir. J?y suis toujours pas habitué. J?avais fait demi-tour pour partir mais l?ascenseur était déjà fermé. Alors j?ai regardé le panneau en face, sous l?inscription « unité de soins intensifs ». J?ai cherché ton nom mais je ne le connaissais pas. Je ne savais pas trop ce que je faisais. Puis j?ai repéré « Sarah ». C?est ce que j?ai cru entendre devant l?ambulance. J?ai respiré un bon coup avant de chercher la chambre 517.
Sur la porte, y avait une étiquette Sarah L. Elle y est toujours d?ailleurs. J?hésitais encore. Une infirmière est passée et s?est arrêtée devant moi. Je devais avoir un drôle d?air, avec en plus mon skate sous le bras. Elle m?a demandé si je suis de ta famille. Je ne sais pas pourquoi mais j?ai répondu que je suis ton cousin. Elle m?a souri, le genre de sourire qu?on doit réserver à la famille quand c?est presque foutu et je ne sais pas pourquoi mais ça m?a fait bizarre. Elle a poussé la porte. On n?y voyait rien. C?est pas chouette comme chambre, tu sais ! Il y a juste un lit entouré de machines. C?est comme dans les séries télé mais il manque le personnel qui court partout, les cris et le sang. Là, ça fait comme un arrêt sur image quand le type est mort et que tout le monde sort en pleurant. L?infirmière a tiré le rideau et m?a désigné une chaise. Je ne savais pas quoi faire alors j?ai posé mon skate dans un coin et je me suis assis. Je ne voyais rien de toi puis j?ai bougé un peu la chaise et j?ai vu ton visage. Enfin, je voyais un morceau un peu rose entre le drap et les tubes qui passent partout. L?infirmière est sortie. Je n?ai pas bougé. Je ne sais pas pourquoi je suis resté mais j?ai totalement oublié le rendez-vous. Yann devait être furieux. En plus, j?avais promis à Elodie de passer chez elle. J?ai senti mon portable qui vibrait dans la poche de ma veste. J?ai commencé à le chercher puis je me suis arrêté. Je ne sais pas pourquoi mais je n?avais pas envie de décrocher. Dès qu?il avait fini de sonner, je l?ai arrêté sans le sortir. Je suis resté là, assis sans rien faire, un peu comme aujourd?hui.
L?infirmière est revenue. Elle m?a dit que je devais y aller parce que le médecin devait venir. Je me suis levé et je suis sorti. Pendant que je descendais, j?ai regardé ma montre. Il était presque sept heures, je suis resté une heure. J?ai pensé soudain à Yann et je me suis rendu compte que j?avais oublié mon skate. Je n?avais pas envie de remonter et je me suis dis que je viendrai le chercher le lendemain. Je n?avais prévu de venir qu?une seule fois, pour savoir ce que tu avais. En quittant l?hôpital, je me suis dit que tu devais être foutue, vu le sourire de l?infirmière.

Je suis revenu hier. A la même heure. Je devais aller au tennis. J?aime pas ça mais bon, mon père insiste. Le skate, ça colle pas avec le standing comme il dit. Parfois, je l?emmerde avec son standing. On fait du chantage, c?est tennis et skate ou rien. Hier, j?avais donc mes affaires de tennis. Enfin, mon sac de tennis mais vide. Quand je suis arrivé devant ta chambre, l?infirmière de la veille était encore là. Elle m?a à nouveau souri, puis m?a demandé si je n?avais pas oublié quelque chose. J?ai regardé sous la chaise où y avait toujours mon skate. J?ai répondu que si avant de le prendre et de le mettre dans mon sac à la place de ma raquette. Elle m?a regardé bizarrement puis a dit texto : « Les parents de Sarah sont venus ce matin. Elle n?a qu?un cousin qui a trente-deux ans et habite à l?autre bout du monde. » J?ai du tirer une drôle de tête parce qu?elle a rajouté que les visites n?étaient pas interdites, même si on était pas de la famille. Puis elle est sortie. Je me suis assis et j?ai regardé le lit. Enfin, je t?ai regardée plutôt. Je ne sais toujours pas ce que tu as. C?est bizarre, on dirait que tu dors mais en fait, c?est pire que ça. Au bout d?un moment, il faisait presque nuit, je ne sais pas pourquoi, je me suis rapproché. C?était tellement étrange que je t?ai touché la main. Je croyais que tu serais froide mais en fait non. Juste à ce moment, l?infirmière, toujours la même est rentrée. Elle m?a regardé et j?ai reculé rapidement. J?étais gêné, je me suis dit qu?elle allait me prendre pour ton copain ou un truc du genre. Je crois que je voulais lui expliquer quand j?ai commencé à parler. J?ai du dire un truc comme « Je ne la connais pas, j?étais à la banque et? » je me suis arrêté et y a eu un grand silence, avec juste le bruit des machines. J?ai pensé au tennis et je me suis dit un instant que j?aurais mieux fait d?y aller au lieu de venir ici. Soudain, je ne sais toujours pas pourquoi, j?ai demandé « elle entend quand on lui parle ? ». J?ai tout de suite regretté mais l?infirmière n?avait pas l?air surprise et elle m?a répondu avec un sourire sympa : « C?est possible, l?important c?est d?y croire ». Puis elle est sortie. J?avais pas trop compris alors j?ai pris mon sac et je suis parti. Au moment de refermer la porte, je ne sais pas pourquoi mais j?ai dit « A demain ».

Tu vois, aujourd?hui, c?est déjà le troisième jour que je viens. Hier, en rentrant, j?étais tout bizarre. J?ai fait croire à mon père que c?était parce que j?avais perdu au tennis. Il a gobé ça sans problèmes. Je sais pas comment est ton père mais le mien croit n?importe quoi. Enfin quand ça l?arrange. Quand je suis arrivé tout à l?heure, j?étais surpris, j?avais l?impression d?être attendu. J?ai rapproché la chaise du lit et j?ai commencé à te parler. Ca fait maintenant plus d?une heure que je suis là. Il va être six heures et demi. Je ne sais même pas si ça peut t?intéresser. On est vendredi, demain c?est le week-end. Ca fait 5 jours depuis le hold-up. C?est vrai que tu ne sais même pas ce qui s?est passé. Ils ont coincé les types sur l?autoroute, après qu?ils aient encore tiré sur deux flics. Y en a un qui est mort, je crois. Ou presque en tout cas, un peu comme toi. L?autre fille touchée à la banque et le deuxième flic ont eu plus de chance, ils sont sortis aujourd?hui de l?hôpital. N?empêche, c?était vraiment le bordel à la banque. Tout le monde gueulait et courait quand les flics et le SAMU sont arrivés. Ils ont viré tout le monde qui venait voir, puis les ambulances t?ont embarquée avec l?autre fille. Un flic a commencé à me poser plein de questions et j?étais totalement perdu. Puis les journalistes et les psys sont arrivés. Ils voulaient tous parler à tout le monde. Je me suis fait accrocher par un journaliste et quand il a su qui j?étais, il voulait plus me laisser. J?avais envie de lui claquer son carnet sur la tête pour qu?il me fiche la paix. Mais il était tout fier, il n?arrêtait pas de me tenir par le bras. Ca m?énervait tellement, que je suis allé exprès vers les psys. Ils ont fait dégager le journaliste et ils m?ont installé dans un minibus. On est parti vers l?hôpital. Un gars à côté de moi téléphonait à sa femme tout excité. Il parlait super fort et d?après ce qu?il racontait, c?était super, mieux qu?à la télé et tout et tout. Je pensais à toi, enfin, aux blessés et j?avais envie de le frapper. A l?hôpital, ils ont pris nos noms et on nous a fait entrer dans un salon. Dès que les médecins sont sortis avec les premiers témoins, je suis parti. J?avais aucune envie de rester et de devoir subir leurs questions à la noix. La nouvelle copine à mon père est psy, je peux te dire que j?en ai marre. Mon père est entré au moment où je sortais. On les avait déjà prévenus. Ca m?a fait plaisir qu?il soit là. En plus, il était parti de son bureau, sans chauffeur et tout le bordel qu?il a toujours autour de lui. Il m?a serré dans ses bras et m?a fait monter dans la voiture. On est rentré. J?ai pris une douche puis je ne savais pas quoi faire. J?avais prévu d?aller au ciné mais j?avais plus envie. Mon père est venu et a commencé à me parler. Je ne voulais pas et je l?ai remballé. Il est sorti sans rien dire et ça m?a un peu étonné. Je l?aime bien mais pas quand il veut m?aider. Ca fait six ans qu?on n?a plus rien à se dire alors il ne va pas s?y mettre maintenant. Il peut être tellement chiant quand il commence. J?ai allumé la télé et ils ont parlé du hold-up aux infos. J?ai appris que tu étais à l?hôpital dans un état critique. Après je sais plus trop, mais le lendemain, j?arrivais pas à bosser et je pensais à toi alors je me suis dit qu?il fallait que je vienne, histoire de voir ce que tu avais. Mais bon, je pensais vraiment pas revenir. Je ne vois pas trop pourquoi je passe une heure ici depuis trois jours. Dans la chambre d?hôpital d?une fille légume qui n?est même pas belle. Je voulais venir, je suis venu mais voilà. Faut que j?y aille, je pense pas que je reviendrai. Ciao »

« Bonjour Sarah. Je ? je voulais m?excuser pour hier soir. C?était dégueulasse ce que je t?ai dit. Tu vois, je sais pas trop si tu m?entends mais je ne me sentais pas bien hier soir. Et puis je me suis dit que si tu m?avais entendu, fallait que je m?excuse. On me dit souvent que je ne suis pas sympa, mais méchant à ce point, ça m?arrive pas souvent. Quand je suis rentré, j?étais pas bien. D?habitude, j?ai toujours la pêche mais là? Elodie m?a appelé et elle a commencé à me prendre la tête parce que j?avais annulé le ciné et tout le reste. Elle m?énervait tellement que je lui ai raccroché au nez et j?ai carrément débranché le téléphone. Mais je n?arrivais pas à dormir, pas à cause d?elle mais de ce que je t?avais dit. Vers deux heures ce matin, je sais pas ce qui m?a pris mais je suis sorti sur la terrasse. Mon père a un appart? en duplex. Y a deux chambres en haut, avec une grande terrasse. J?y étais jamais allé depuis que? Hier je suis sorti et j?ai fait comme avant, je me suis allongé par terre et j?ai regardé les étoiles. Y avait des nuages et les dalles étaient glacées. Et je ne sais pas pourquoi, j?ai pensé à la dernière fois où j?avais fait ça avec Eric, qui pouvait à peine s?allonger, et j?ai commencé à pleurer. C?est là que je me suis dit que j?avais été dégueulasse et que je devais m?excuser. Et que Eric ne devait pas être fier de moi. Ca m?a fait chialer encore plus. C?était lui qui me faisait coucher par terre pour regarder les étoiles. Il les connaissait toutes. Je ne suis même pas capable de reconnaître la Grande Ourse.
Si tu ouvrais les yeux, tu verrais que j?en pleure encore, rien que d?y penser. Pourtant, je peux te dire que c?est vraiment pas mon genre. J?ai fini par m?endormir sur la terrasse. Je devais avoir l?air vraiment con, allongé par terre en pyjama, en plein hiver et en train de chialer. N?empêche, je suis venu m?excuser. Tu vois, j?ai promis à Eric, y a bientôt six ans, de devenir quelqu?un de bien. Et punaise, je crois que je me suis rendu compte que je ne suis pas sur la bonne voie. Faut que j?y aille, j?ai dit à Elodie que je l?emmènerai au ciné ce soir pour m?excuser de l?autre jour. Je vais passer ma journée à m?excuser aujourd?hui ! Ca ne me ressemble vraiment pas. »

« Salut Sarah ! J?ai lu un truc une fois sur les gens dans le coma. Ils disaient que parfois, comme ils sont à moitié morts, ils peuvent parler avec l?au-delà et ce genre de choses. J?y crois pas trop, mais si jamais c?est vrai et que tu vois Eric, dis-lui que je vais essayer de me rattraper. Et que je sais plus où est la galaxie d?Andromède. Et aussi, dis-lui que j?arrive enfin à faire un 270 sans tomber en skate. C?était le seul à m?encourager quand j?étais petit. Même à la fin, quand il était vachement malade, il prenait quand même le temps de venir me voir au skate-parc.
C?est dingue, je me sens mieux depuis samedi. Avant, je ne sais pas, j?avais un blocage, ça faisait tout bizarre. Je ne suis pas venu hier, vu qu?on était dimanche et que je savais pas si on pouvait venir. Ca m?a presque manqué de te parler. Enfin, je parle plutôt dans le vide, parce que pour la discussion, c?est un peu limité. N?empêche, si on me voyait, on se moquerait bien de moi : je vais à l?hôpital parler à une fille que je ne connais pas et qui est dans le coma et chez moi, je dors en plein hiver sur ma terrasse en parlant à mon frère qui est mort depuis six ans.
Ça change du Thomas grande gueule que tout le monde connaît. Au bahut, je suis plutôt célèbre, tu sais. Je ne me vante pas mais, à cause de mon père déjà et aussi parce que je suis toujours le premier pour les conneries et que toutes les filles me courent après. Enfin, pas toutes mais bon, tu vois ce que je veux dire. Tu dois être très différente de celles-là. A mon avis, c?est pas trop ton genre. Déjà, parce que comme je t?ai vu à la banque, tu ne t?habilles pas comme elle. Je ne dis pas que tu t?habilles mal, hein ! Mais c?est comme si vous n?étiez pas de la même époque. Par exemple Elodie, samedi, elle était chez le coiffeur. Elle avait déjà les cheveux pas trop longs, mais maintenant, c?est carrément court. Et elle est brune mais elle a fait des mèches oranges et blondes, genre le truc super sophistiqué, elle passe des heures à se coiffer et y a pas un seul cheveu qui peut aller où il veut, tout est fixé. Pour te dire franchement, je trouve ça moche. Alors que toi, on t?a coiffé aujourd?hui, c?est un peu comme à la banque, avec deux tresses de chaque côté. Ca te va bien, tu es pas mal comme ça. Faut que j?y aille, mon père reçoit des invités super importants ce soir et j?ai promis de pas arriver trop tard. Je reviendrai.»

« Cette nuit, j?ai rêvé de toi. Enfin, j?ai revécu ce qui c?était passé à la banque. Je me souviens très bien quand je suis rentré. Tu étais déjà assise, avec ta pochette sur les genoux. Tu avais une jupe noire, pas courte comme on en voit d?habitude, avec une chemise rouge et un gilet bleu marine. La tenue comme les pensionnaires y a vingt ans. C?est ce que je me suis dit quand je t?ai vue ce jour-là. En fait, quand j?y repense, j?ai du te regarder pas mal. Je te trouvais presque irréelle, habillée comme ma mère au même âge, avec tes cheveux coiffés comme une gamine de six ans. Et je trouvais ça carrément ringard. A un moment, tu as tourné les papiers que tu avais en main et j?ai vu que tu tenais un CV. Je me suis dit que tu avais vraiment de l?espoir d?être embauchée dans une banque, avec ton look. J?étais vraiment méchant. Je suis désolé mais tu sais, je suis plutôt un fils à papa alors ne je vois pas trop pourquoi on va s?embêter à bosser. Enfin, je pensais ça avant. Maintenant, je me dis que tu es vraiment motivée pour travailler en plus de tes études. Parce que tu dois faire des études aussi et tu dois être une bonne élève, pas comme moi? Pendant un moment, je ne sais pas trop ce qu?on a fait. Je commençais à trouver que ça faisait long. Je venais pour voir si je pouvais enfin retirer de l?argent d?un compte que mon père avait ouvert mais auquel je ne pouvais pas toucher. Pas vraiment les mêmes préoccupations que toi, comme tu vois !
Après, je me souviens d?un grand crissement de pneus dehors. Et des cris quand les cinq braqueurs sont rentrés. On s?est jeté par terre et je ne sais plus comment, on s?est retrouvé côte à côte. Des femmes ont commencé à crier mais pas toi. Tu étais très calme. Je crois que tu n?as même pas lâché ta pochette. J?ai pas réussi à suivre tout ce que criaient les braqueurs mais après un petit moment, ils ont commencé à tirer. En l?air puis vers le sol. Ça je l?ai compris que plus tard. Y a eu des cris et j?en ai entendu un tout près mais je n?y ai pas fait gaffe tout de suite. Puis l?alarme a été déclenchée et les braqueurs sont partis en tirant encore. Je t?ai entendu gémir et j?ai tourné tout doucement la tête. C?est là que j?ai compris que tu avais été touchée. Je me rappelle que ma première pensée a été que ça aurait pu être moi et j?ai eu peur. Je suis désolé, Sarah, mais bon, tu sais, je ne te connaissais pas et comme tu as du t?en rendre compte depuis que je te parle, j?ai toujours été plutôt égoïste. Mais j?ai compris que tu étais vraiment blessée. Tu avais déjà du sang sur toute ta chemise.
Je ne savais vraiment pas quoi faire. Il n?y avait pas grand monde dans le coin, puisque la plupart des clients étaient aux guichets et personne ne bougeait. Et j?ai senti que tu me tirais la main. Enfin, j?ai pas tout de suite compris que c?était toi. Je ne sais plus ce que tu as dit. En tout cas, je n?ai pas compris grand chose. Je crois que? tu m?as demandé si c?était grave, non ? Enfin, c?est pas le plus important. Mais ça m?a fait un gros choc. Tu avais le même regard qu?Eric juste avant qu?il meure. J?ai du te dire un truc très intelligent, comme à la télé, du genre « tu vas t?en sortir, c?est rien du tout? ». Je crois que je ne t?ai pas convaincue ! Pourtant, d?habitude je mens plutôt bien. Mais n?empêche, ça doit être super dur pour les médecins de devoir sortir ça, l?air de rien. Après, j?ai à peu près compris ce que tu voulais. J?ai même pas réfléchi. Je ne me suis même pas dit, comme je l?aurai fait en temps normal, que c?était évident qu?on ne t?avait jamais embrassée. Je crois que je t?ai embrassée pendant un bout de temps. C?était même pas mal, malgré le goût du sang.
Les secours sont arrivés et j?ai crié comme un fou. Ils se sont tout de suite occupé de toi mais j?ai vite compris à leurs regards que tu étais plutôt mal barrée. Mais un médecin a dit assez fort, que si tu avais survécu jusqu?à là, il y avait quand même de l?espoir. Et un infirmier a répondu qu?il devait y avoir eu un miracle. Sur le moment, je n?ai pas réagi. Mais le soir, dans ma chambre, je me suis dit que je voulais quand même vérifier si tu avais survécu et si c?était grâce à? enfin bref, tu vois sûrement ce que je veux dire.
Je crois que mon rêve aurait continué mais comme toujours, mon réveil a sonné au mauvais moment ! J?aurais bien aimé savoir ce qui se passait après. Yann croit aux rêves prémonitoires. Il est un peu spécial Yann mais on est copain depuis le primaire. Il a des parents comme les miens, sauf qu?ils sont ensemble. Les miens ont divorcé quand j?avais 7 ans et Eric déjà 16 ans. C?est surtout lui qui s?est occupé de moi. Ma mère ne voulait pas s?encombrer d?un sale gosse, c?est ce qu?elle a dit tel quel à mon père. Je le sais, j?étais caché derrière la porte. Elle est partie deux jours plus tard avec la moitié de l?appart? et en me promettant qu?elle viendrait me chercher dès qu?elle aurait le temps. Elle nous a téléphoné six mois plus tard pour nous proposer d?aller en vacances avec elle mais pas chez elle, parce qu?elle ne voulait pas que l?on dérange tout. Et elle a passé une semaine à nous dire que notre père ne lui donnait pas assez d?argent, que c?était un escroc, un salaud et ce genre de chose. Tu t?imagines bien qu?on a adoré les vacances, avec Eric. En rentrant, elle ne nous a même pas laissé un numéro de téléphone. Alors un soir, comme on avait réussi à trouver son adresse avec Eric, on est allé chez elle. Elle habitait dans une immense maison ultra-moderne, avec des vitres partout et que du mobilier super chic. Genre la maison du type horriblement riche dans les films, celle où tu ne sais pas reconnaître les portes et où tu dois prévoir cinq minutes avant tes trajets. Quand elle nous a rappelés, beaucoup plus tard, Eric s?est occupé de la remballer. Elle n?est même pas venue le voir à l?hôpital. La dernière fois que je l?ai vu, c?était à l?enterrement.
Après, mon père a eu plusieurs copines. Des gentilles, des vieilles peaux, des à peine plus vieilles qu?Eric. Je m?amusais à les compter. Annie est la numéro douze. C?est pas la plus sympa, mais ça va. Son seul gros problème, c?est qu?elle est psy. Alors, tu vois, après la mort de mon frère, quand j?avais surtout besoin de pleurer un bon coup dans les bras de quelqu?un, elle voulait à tout prix qu?on parle. Un soir, je me suis tellement énervé contre elle, que depuis, on en reste aux sujets banaux, comme avec mon père d?ailleurs. Je dis quand je sors, quand je rentre, si je mange là et eux me disent quand je dois être là et ce qu?il y a de prévu aux repas. C?est plutôt maigre comme discussion mais personnellement ça me gêne pas trop.
Je me demande comment c?est chez toi. Ça doit être plutôt différent. Je ne sais pas pourquoi, mais je te vois avec plein de frères et s?urs plus petits, dans un minuscule appart?. Je te vois bien t?occuper de tout plein de chose.
Bon, je vais te laisser Sarah. Depuis tout ce temps, j?aimerais bien quand même que tu me répondes une fois ! J?aurais moins l?impression d?être fou. A demain ! »
« Bonjour Sarah. Hier soir, il s?est passé pas mal de choses. Quand je suis sorti de ta chambre, j?ai croisé l?infirmière, toujours la même, avec un couple. J?ai tout de suite pensé que c?était tes parents.
Tu ressembles à ton père. Il s?est arrêté et m?a regardé. J?étais très gêné. Il m?a demandé si c?était moi qui te rendais visite si souvent. J?ai dit oui. Je n?ai même pas eu peur que l?on me prenne pour ton copain. Mais ton père m?a juste regardé dans les yeux et m?a dit merci, avec une voix triste. Le médecin arrivait et je voulais entendre ce qu?il allait dire alors j?ai fait semblant de refaire mes lacets (c?est un truc qui marche tout le temps !). Je n?ai pas tout compris mais la seule chose que j?ai retenu c?est qu?il a dit qu?il faudrait espérer un miracle comme celui de la banque pour que tu te réveilles. J?y ai pensé toute la nuit. Je ne suis pas fou, tu sais, je ne crois pas que je peux guérir les gens sinon, ça aurait marché avec Eric. Au lycée, Elodie m?a sauté dessus. Elle m?a suivi hier et m?a demandé des explications. J?étais un peu troublé alors j?ai tout dit : que je venais te voir tous les soirs depuis une semaine. Elle a crié et tout le monde a entendu. Je crois que tout le monde me prenait pour un fou. Et puis j?ai vu autre chose quand ils me regardaient. Je n?étais plus le gars branché et cool avec qui on va faire du skate mais je devenais un pauvre type à part, qui croyait aux miracles. Alors je suis parti en courant. Elodie criait toujours. C?est pas ma copine, je ne l?aime pas mais elle, elle a toujours cru que?
Je suis d?abord allé au cimetière. Je n?y étais pas retourné depuis son enterrement. La tombe n?est pas entretenue. Dessus, il y a une phrase que Eric avait écrite :
« Ne t?arrête pas devant moi, ne regarde pas le passé auquel j?appartiens désormais. Je veux que tu découvres pour moi l?avenir que je ne connaîtrai pas ».
Et en le lisant, je me suis dit qu?il avait peut-être écrit ça pour moi. Je n?avais que douze ans à l?époque. J?avais encore douze ans il y a quelques jours. Mais maintenant que je t?ai rencontrée?
J?étais au bord des larmes et je suis venu ici, en courant à moitié. J?ai décidé ce que je veux faire. Je ne reviendrai pas demain, ni un autre jour. Merci de m?avoir fait prendre conscience de ce que j?étais. Je te donne mon adresse, Thomas B. 23 avenue de la République.

Maintenant, c?est à toi.
Tu ne le verras sûrement pas mais, quand je sortirai après t?avoir embrassée, je pleurerai. »