Cette histoire est la suite de celle-là...
On s'est donc couché tout tôt Samedi soir, on est fin Avril 2004. Cette année, le printemps s'est montré bien précoce, les ours sont sortis en avance, tout comme les tongues et quelques bikinis sur la plage de Kitsilano, le quartier trendy de Vancouver. Mais on n'est pas encore tout à fait d'humeur à tourner la page de l'hiver, et les sommets encore bien platrés nous observent intensément, avec cet air hypnotique qui dit: ?venez les petits, on vous attend?.
Le projet qui se goupille est la Spearhead Traverse, une classique. Au programme, relier Blackcomb à Whistler, par l'arrière. Le gros de l'histoire se fait sur terrain glaciaire, en tout quelque 33km et la traversée de 13 glaciers. Les premiers à s'y aventurer furent des membres du Varsity Outdoor Club, le club de montagne de UBC*, en 1964. Si l'on considère qu'à l'époque ni Whistler ni Blackcomb n'étaient équipées de remontées mécaniques, que la forêt recouvrant les 2 montagnes n'avait pas encore été défigurée par les cicatrices que laissent aujourd'hui les pistes de ski, qu'il n'existait alors pas de carte précise de la région, et que la météo s'était montrée peu coopérative, il semble incroyable qu'il ne leur ait fallu que 9 jours pour mener à bien leur aventure.
Retour en 2004. Ragnhild, Jakob (sa Chevrolet Nova va mieux, merci), Dan et moi-même avons rejoint les 2 petits jeunes de l'équipe, Magnus et HC, à l'appart qu'ils ont loué sur le bord d'Alta Lake, à Whistler. De nos jours, la traversée se fait en général en 3 jours, mais rien n'empêche de prendre son temps, ou à l'inverse de courir tout le long, comme le détenteur du record, 4 petites heures d'effort intense. Nous sommes plus dans une optique freeride et on se fixe donc sur 4 jours, histoire d'avoir le temps de rider quelques-unes des pures faces qui entourent l'itinéraire. On a l'esprit tourné vers Fissile Mountain, une sorte de gros téton avec des lignes plein nord à foison, 45-50°, qu'on devrait atteindre à la fin du périple. Comme on n'est jamais trop prudent et que même les années de printemps précoce le temps est facétieux sur la côte ouest, on charge les sacs avec assez de nourriture et de fuel pour 5 jours.
Dimanche matin donc c'est le départ depuis le sommet de Blackcomb, chargés comme des mules. On discute météo et stabilité du manteau avec les pisteurs. Malgré les températures clémentes il semble que les faces Nord aient conservés de bons restes de la dernière grosse chute de neige. Par contre les corniches cassent, et ça transforme rapidement sur les autres orientations. Et du pas joli joli est annoncé pour le mardi, mais normalement retour au beau tout de suite derrière.
En tout cas ce dimanche, le temps est grandiose, il fait chaud, et on se retrouve bientôt tous en sous-pull, les manches retroussées à se cramer les avant-bras. À peine une heure après avoir quitté les pistes surpeuplées de Blackcomb on a l'impression de s'être fait poser au milieu de nulle part, pas un chat à la ronde, il n'y a que nous, nos sandwichs au nutella, le soleil et la montagne. Les Norvégiens ont une patate de malade, j'en chie un peu à l'arrière d'autant que mon sac me détruit les épaules. Finalement le temps de trouver le rythme et j'en oublie que je lutte, la compagnie et les paysages aidant.
Quelques heures de plus et on trouve un spot nickel pour poser les tentes, bien plat et abrité, près de Tremor Mountain. Un gros rocher nous regarde, on dirait un vieux chef indien de profil, on l'imagine déjà veiller sur nous une fois la nuit tombée. Mais pour l'instant il reste encore quelques heures de soleil, et un quota de traces à remplir. Nous délestons donc nos sacs et ne conservons que l'essentiel (fringues, pelle, sonde, pharmacie, eau et chocolat), et c'est parti pour 2 montées-descentes de Tremor. Première descente sur la face Ouest qui a bien transformé, c'est bien ouvert, bien raide, tout bon! Deuxième descente face Nord, ça n'a pas bougé d'un poil, 20cm de peuf bien légère, un régal qui se mange en grandes courbes. On remonte au camp, à peine le temps de monter les tentes et le soleil s'en va se coucher. Printemps précoce ou pas, ça caille! Un bon coup de pates préparées avec amour par Ragnhild nous réchauffe le coeur. Et basta pour dimanche, dodo. Je me mords les doigts d'avoir pris un Thermarest ¾, j'ai froid aux jambes mais dans mon état de fatigue même à poil dans la neige je tomberais dans les bras de Morphée...
Lundi. Pas un nuage en vue. Comme le temps est censé se dégrader le lendemain, nous décidons d'avancer autant que possible. La journée est splendide, l'effort récompensé constamment. C'est une succession de cols, les dénivelés positifs comme négatifs sont raisonnables. Quelques passages un peu exposés sous des corniches, où on s'engage un par un en s'efforçant de ne pas trainer. Un peu partout de jolies traces type cafiste ornent des pentes qui semblent plus adaptées à la pratique du ski de fond qu'au friraïde engagé. C'est donc là que les compagnies d'héliski emmenent leurs fortunés clients? À $800 la journée, on se dit qu'on a bien fait de ne pas se ruiner. Nous atteignons la partie la plus difficile de la journée en fin d'après-midi, l'ascension d'un col près de Mt Iago, raide, très raide. On y double un quincagénaire solitaire; il est extrèmement lent et nous semble tellement faible qu'on lui conseille de redescendre et de reprendre son ascension le lendemain matin, après une bonne nuit de sommeil réparatrice. Plutôt tétu et bien décidé à ne pas commencer la journée par une épreuve trop difficile, il continue malgré tout son ascension vers le col, à une vitesse frolant la marche arrière.
De notre côté nous poursuivons notre effort jusqu'au glacier Overlord, plantons les tentes et érigeons un mur d'enceinte en neige tout autour, en prévision du mauvais temps attendu. Jakob part en reconnaissance et repère quelques grosses crevasses dans le secteur, ainsi qu'un échappatoire vers la vallée, au cas où ça tourne vraiment en eau de boudin. Cette fois c'est moi qui me colle à la cuisson des pates, que je parviens à faire bruler. Pas un désastre en soi ? elles sont quand même pas mauvaises ?, par contre la neige que l'on fait fondre pour remplir nos gourdes prend un goût de spaghettis cramées proprement dégueulasse pour le restant du trip. Quoiqu'en dise la météo, on se paie un coucher de soleil à faire aimer la nature à un robot ménager, et on s'endort avec pas un nuage dans le ciel.
Pas le temps de finir un premier rêve blanc, et je suis réveillé par le bruit. Les modèles atmosphériques avaient vu juste, un bon vent des familles s'est levé, malgré les murs de protection la tente bouge beaucoup, et il fait encore plus froid que la nuit précédente, dans les -15°C.
Mardi matin on se lève pour checker le temps, c'est pas top top, ça vente toujours en rafales et on n'y voit pas à trois mètres. Impensable dans ces conditions de s'aventurer où que ce soit; on est sur un glacier, pas sur un terrain de foot! On s'improvise des occupations pour la journée, entraînement ARVA, longues discussions dans la tente de Ragnhild (celle avec le grand vestibule, où on peut être tous les 6 en même temps), et amélioration des murs d'enceinte. On est un peu en soucis pour l'ancien qu'on a rencontré la veille... C'est pas un temps à être tout seul dans sa tente, surtout en haut d'un col bien exposé au vent. Comme on n'a pas trace de lui, on espère qu'il aura eu la sagesse de rester bien patiemment en place, en attendant que le coup de mauvais passe. Lors d'une de mes expés ?toilettes?, je mets en application, un peu sceptique, la technique écologique de Dan, qui consiste à remplacer le PQ par un bloc de glace. Eh! Il fait -10, ça vente sévère et j'ai le cul à l'air, c'est pas un torchage glacial qui me fait peur. Et bien il n'avait pas menti le Dan, c'est rudement efficace, et pas si terrible que ça en a l'air! Finalement ça se dégage un peu en soirée, mais trop tard. On décide de rester où on est pour la nuit, et on s'endort un peu inquiets de l'effet du vent sur la neige, surtout dans les couloirs de Fissile qui nous font de l'oeil.
Mercredi. Le temps s'est levé, la température monte tout de suite avec le soleil. On quitte le glacier Overlord, et on retrouve notre randonneur solitaire en haut du premier col. Il est un peu fatigué, apparemment ça a à voir avec le fait qu'il a passé les 2 dernières nuit à retenir, à bout de bras, sa tente qui menaçait de s'écrouler sur lui. Mais il a le sourire et on passe un bon moment à discuter avec lui, sympa. Une petite descente plus tard sur du pas-encore-transformé-et-bien-béton et on est enfin à la base Sud de Fissile. Nous nous déchargeons encore une fois de tout le superflu, mettons les peaux et commençons l'ascension par la face Sud. Ça commence tout juste à transformer et c'est vraiment raide, je mets les skis sur le sac à mi-chemin et finis le travail à pieds. Dan a vraiment du mal, il a des ampoules et pas trop rassuré dans la pente, il préfère rebrousser chemin. Les quelques courbes que je vois ses Monsters avaler ont l'air plutôt bonnes! Encore 3 bons quarts d'heure et les 4 autres lascars et moi-même arrivons enfin au sommet. La vue est magnifique, Whistler, Blackcomb, et tous les sommets et glaciers qui donnent à la Spearhead Traverse sa forme en fer à cheval sont bien visibles. Malheureusement nos craintes se confirment, les couloirs Nord ont été complètement ravagés par le vent, c'est béton de chez béton et entièrement à l'ombre, donc pas près de ramollir. C'est pas qu'on n'est pas joueurs mais avec des entrées à 50° on préfère passer notre chemin et nous rabattre sur l'itinéraire de montée. On est en début d'après-midi, c'est transformé juste comme il faut et c'est le genre de run qui me met le sourire jusque derrière les oreilles, taquet de haut en bas. Une fois l'adrénaline dissoute, nous mangeons un bon gros casse-dalle, rechargeons les sacs et repartons en direction de Whistler. Mon estomac fait un peu la gueule, surement à cause de la combinaison gagnante: sandwichs au nutella et neige fondue à la carbonara. Après 3 longues heures parsemées de descentes délicieuses juste sous la limite des arbres et de montées un brin monotones, on aperçoit 2 kickers monstrueux, restes d'une session freestyle backcountry à repérer dans les vidéos automnales. Finalement, on pousse encore un peu et on arrive enfin dans la limite du domaine de Whistler, sur le chemin de retour de Sun Bowl.
Le soleil a déjà bien baissé, les remontées sont fermées depuis une bonne heure, c'est tout bien dammé et on fait durer le plaisir à coups de taillages de courbes propres, nettes et sans bavures. En bas du télésiège d'Harmony, on croise un ratrack conduit par une charmante demoiselle dont le sourire semble nous dire:
* UBC: University of British Columbia, Vancouver, BC







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