Ce matin-là, en me réveillant, j?entendis dehors un bruit qui me fis ouvrir les yeux plus rapidement que durant tout le mois qui venait de s?écouler : un ploc- ploc caractéristique qui annonce une jolie petite pluie battante !!
Quoi de plus agréable pour vous aider à vous lever ?
Rapidement je me levai et enfilai ma tenue de combat : treillis, veste camouflage, chaussure de rando et ciré discret. Voilà de quoi survivre en milieu h&h (humide & hostile) ! Toujours à l?écoute de l?eau qui tombe dehors, je me dirigeai vers le garage, tout tendu de la prometteuse tuerie qui s?annonçait, et attrapai mon panier à rabat, mon bâton de forêt et ma boîte à pièges.
Me voici fin près pour une matinée peu commune.
Ce fut sous une averse drue que je fis mes premiers pas dans le jardin, contournai la maison, ouvris le petit portail du fond du jardin qui grince sur ses gonds et se referme uniquement à coups de pied. Enfin, j?étais à l?extérieur, près à tâter de la bête.
Dès les premiers pas, je repérai les premières traces laissées par le passage d?une bestiole d?une taille peu commune. Je décidai de me tenir sur mes gardes, près à me mettre à l?abri au moindre signe de danger, et de remonter la piste. A chaque foulée, je voyais tout autour de moi les signes de son passage : herbe foulée, écorce marquée, odeur caractéristique,? et sentis monter en moi une certaine appréhension devant le calibre du bestiau.
La pluie continuait de tomber, aussi dure et froide que lorsque j?avais quitté la maison, deux heures plus tôt. Malgré mes précautions, mes pieds étaient trempés et je commençais à éternuer. La piste était de plus en plus difficile à suivre, même pour un fin limier comme moi et les traces commençaient à disparaître sous l?averse incessante. J?envisageai sérieusement de rentrer lorsque je la vis, là, à peine à quelques mètres devant moi, belle et digne, feignant de ne pas m?avoir vu. Aussitôt, et le plus discrètement possible, vous vous en doutiez, je sautai dans un bosquet touffu et me camouflai du mieux que je pus au milieu des fougères.
Il fallait faire vite, je le savais, ne pas commettre d?erreur qui eut pu m?être fatale. Mon cerveau se mit en marche et avec une précision primale ressortit un schéma qui avait fait de l?homme ce qu?il était aujourd?hui :

Grosse bête  Gros miam miam  Attraper grosse bête Faire piège  Choper grosse Bête  Bouffer grosse bête  S?habiller avec les poils de notre grosse bête ( ou pas, parce que je sais pas si vous avez déjà essayer, je sais pas moi ? ben si le porc épic par exemple ! Eh ben non seulement c?est un peu surfait mais en plus c?est pas du tout tendance !!)  Faire le mariol devant les copains en disant que c?est encore nous qui avons (tué) la plus grosse ( on pourrait voir là dedans une transposition d?un complexe qui fait que certains mâles veulent avoir une grosse voiture, une grosse maison, un gros bateau,? tout ça pour compenser un tout petit manque? enfin j?en sais rien après tout !!)  retrouver un Grosse Bête plus grosse que celle que Machin a chopé ? et on recommence
On appelle ça « le Grand Cycle de la Vie » mais si vous voulez mon avis, l?écosystème se résume uniquement à une affaire de centimètres manquants et de frustration du bas ventre?

Bref, j?étais là, tapi, à l?affût, lorsque je songeai soudain que j?avais pris avec moi ma boîte à piège. Il me fallait prendre une décision : rester là ? en sécurité ? et réfléchir à une tactique plus prudente ou anticiper ses mouvements, devenir la bête, sentir la nature comme elle et retrouver des réflexes primaux. J?optai sans hésiter pour la seconde solution. Ce fut donc à ce moment que je choisis de contourner ma proie, le nez contre le sol, un filet de bave au coin de la bouche et que je me postai un peu plus loin. J?ouvris ma boîte à pièges et en sortis l?Arme, ma Tueuse, verte et fraîche, que je disposai devant moi, en évidence mais pas trop. Mon piège était parfait, maintenant, il me fallait attendre et voir si mon choix avait été le bon.
Ainsi, je me postai non loin de là, l?oreille alerte et le nez relevé. La pluie continuait de tomber et le froid était en train de m?engourdir sérieusement. Tout était affaire de psychologie. Surtout, ne pas craquer. Au bout d?une heure d?attente, tapi tel un prédateur sans merci, les minutes qui s?écoulaient étaient comme des poids qui m?enfonçaient dans une lente décente vers les méandres du doute. Et si je m?étais trompé ? Et si je l?avais raté ? Et si j?étais moi même devenu la proie ? L?angoisse m?envahissait de plus en plus quand je sentis quelque chose changer dans l?air ; les oiseaux ne chantaient plus. Elle s?approchait donc, la vicieuse.
Mes muscles se contractèrent sous la pression de l?instant. Les gouttes de pluie ruisselaient sur mon visage et ma respiration restait suspendue dans le temps. J?entendis mon c?ur battre fort et je glissai lentement une main dans mon panier. Je n?aurais pas deux chances. C?était elle ou moi. L??il fixé sur ma Tueuse, je me préparai à bondir.
En moins d?une seconde, tout fut fini. La bête effleura le piège, je lui sautai dessus. Elle se débattit quelques instants mais sembla rapidement comprendre que toute lutte était bien inutile. Après quatre heures de traque intense, je la tenais enfin et elle s?avouait vaincue. Dans une dernière pirouette d?honneur, elle se replia sur elle même, s?étendit tel un ressort mais je tins bon et la maintins fermement. Tout était donc fini?

Quelques jours plus tard, je contai cette histoire à des copains et c?est là que Ben me dit qu?il en avait attraper une plus grosse que la mienne.
Alors foi de moi, à la prochaine averse je repars en choper un des ces putains d?escargot affamé de salade !!!

Alors mesdames, sachez donc que l?orgueil de l?homme ne se mesure pas en mètres mais plutôt en centimètres manquants ?

PS : vous pouvez remplacer la bête par le tigre, le dahu ou le lion. J?espère que le suspens n?en sera que plus insoutenable?