Skibums, les clochards de la glisse
Ils n?appartiennent pas à une secte, mais recherchent tout simplement le plaisir de glisser là où les autres ne vont pas, et cela toute l?année. On les appelle les skibums, littéralement les clochards du ski, bons à rien, en anglais.

Le never endless winter, est un hiver qui jamais ne s?arrêterait, où la neige deviendrait le matelas d?un autre quotidien, où la trace d?un passage sur les cimes n?intéresserait que les initiés, ceux qui dévalent la montagne, pour le meilleur et pour le pire. Certains en ont rêvé, d?autres ont sauté la corniche qui les séparait de cette autre existence et ne vivent plus aujourd?hui que pour une chose : un ride (une descente), juste un ride de plus dans la poudreuse (la peuf !).

Une drogue douce en pente raide : '' Rider, ça ne coûte pas cher '', lance comme une évidence Gaby. Lorsqu?il a eu quatorze ans, il s?est enfui de la maison familiale située en banlieue parisienne, juste pour aller quelques jours à la montagne. À trente ans, après avoir fait un peu de tout (auxiliaire de presse, musicien dans un groupe de funk rap...), il fugue dorénavant jour après jour entre ciel et neige. Installé depuis quatre ans à Chamonix, il consacre tout son temps au snowboard : '' Financièrement, c?est limite, je n?ai jamais d?argent sur moi, mais je me démerde en faisant des petits boulots. ''

Un cas isolé ? Non !

Didi Haase, bien connu dans le milieu de la glisse et organisateur de stage de snowboards, l?affirme : '' En France, le phénomène s?est accéléré. Il a commencé chez nous en 1975 avec le free style et a trouvé un nouvel essor avec l?arrivée du snowboard. '' Didi a été ingénieur conseil, il a même eu sa société mais, un jour, lui aussi a tout plaqué pour la glisse et le voyage : '' J?ai été en Australie, en Nouvelle-Zélande... J?ai dormi dans ma voiture, vécu en dépensant 1 500 francs durant l?hiver. On m?a pris pour un fou, mais j?ai vécu pleinement. '' Il a été skibum. Aujourd?hui, il n?hésite pas à prêter sa cabane située à la Clusaz et à donner les bonnes adresses à ceux qui sont prêts pour le voyage.

Le soleil pointe entre deux pics rocheux, les derniers nuages s?en vont un peu plus loin, délestés de leur lourd fardeau. Il est l?heure pour Sophie, Colin, Greg, Gaby, Yan, Niel et tant d?autres de se lever pour retrouver cette quête mystique, physique, qu?ils veulent chaque jour renouvelée. Les skibums viennent de partout (États-Unis, Suède, France, Grande-Bretagne...), vont partout (Inde, États-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande, France, Italie...) et s?installent là où l?hiver fera crisser les carres de leurs skis, snowboards, télémarks ou monoskis. S?ils vivent souvent dans des conditions précaires, ce n?est pas pour sombrer dans l?éthylisme ou la délinquance mais tout simplement pour arracher à la montagne le goût de vivre.

Colin Samuels, photographe, est un peu des leurs : '' Le skibum, c?est une version moderne du clochard. Solitaire, égoïste, il sacrifie tout pour sa passion qu?est la glisse. Je suis de Brooklyn (New York) et, un jour, j?ai moi aussi décidé de tout quitter. Bien sûr, pour passer l?hiver sur les planches, les contingences matérielles mieux vaut les oublier ! C?est ça être un skibum ! '' Cette philosophie, cousine de celle des surfeurs sur vagues, est née il y a une trentaine d?années aux États-Unis avant de faire boule de neige en Europe et particulièrement en France. Pourquoi le skibum est-il apparu là-bas ? '' Tout bêtement, répond Colin, parce que les stations américaines emploient des saisonniers à mi-temps (entre dix-huit ans et trente ans) sans qualification, qu?ils paient très peu. Il n?y a pas de professionnels de la montagne. En France, le perchman a une protection sociale, un syndicat, il travaille toute la journée. Aux Etats-Unis, cela n?existe pas. Les gens ne restent en station que l?hiver et travaillent tous à mi-temps. Voilà pourquoi ils ont le temps de skier. En plus, à la fin de leurs études, les jeunes Américains prennent souvent une année sabbatique pour voyager. Certains vont dans les montagnes du Colorado et, au lieu d?y rester un an, s?installent pour dix ans ou plus. Certains ont maintenant la cinquantaine. ''

Ce n?est pas encore le cas de Sophie (trente-deux ans). Anglaise par sa mère et Parisienne par son père, elle était maquilleuse à Paris : '' Dans la mode, la photo, la pub. Mais j?étais folle de faire ces boulots de m... '' Pendant six ans, elle va se partager entre la capitale et des séjours à la montagne où elle pratique le monoski jusqu?au jour où elle décide de tout lâcher et de débarquer à Val-d?Isère, avec son monoski et son baluchon : '' Je ne voulais plus rater un hiver à cause du boulot. Mon harmonie, je l?ai toujours trouvée sur ma planche, dans la pente. '' Dans un premier temps, elle continue pourtant de travailler : '' J?étais représentante en capote, mais cela ne marchait pas trop. J?ai encore été vendeuse ou serveuse la nuit afin de skier la journée. Enfin j?ai fait le grand saut. Je suis venue m?installer à la Grave. Val-d?Isère, c?est encore quelque part la ville. Ici, il y a 150 habitants, pas de pistes balisées et, en hiver, comme tout est face nord, le soleil disparaît pendant deux mois. Mais quelle neige !!! '' Un téléphérique, deux téléskis sur le glacier de Girose, un refuge et deux restaurants en altitude et une cinquantaine de copains dans la même '' galère '', voilà son quotidien.

Mais ici, elle s?est créé un univers où elle '' redécouvre la vie, le bonheur ''. Celui de ne jamais être raisonnable, de toujours aller plus loin dans sa discipline. Cette double championne de France de monoski s?entraîne inlassablement dans ce paradis du free ride où les conditions ne sont jamais les mêmes : '' C?est ma manière à moi de préparer mon rêve. Celui qui m?emmènera dans l?Himalaya ou dans la cordillère des Andes. '' Car les skibums ne trouvent leur adrénaline que dans l?extrême, dans une certaine idée de la perfection de leur art : '' Ce sont des toxicomanes de l?adrénaline '', explique Jean-Gabriel Leynaud, qui a réalisé voici deux ans un documentaire de 26 minutes présenté au Festival d?Autrans. '' Sauter une corniche d?une vingtaine de mètres, laisser une trace dans un couloir inaccessible, voilà pourquoi ils sacrifient tout. ''

Eric Serres

Article paru dans l'édition de L'Humanité du 30 décembre 1999.