18h- un vendredi de février à Casablanca, Maroc.
Le bus quitte son arrêt. Je vais pas tarder à vivre mon deuxième moment d’excitation de la journée. Deux fois par jour, le bus scolaire remonte l’avenue qui mène à l’océan. Irrémédiablement, je m’installe à l’arrière du bus pour contempler les vagues. Je suis toujours rassuré de savoir que les conditions sont clémentes. Je vis dans l’espoir que, quelque part un mec envoie comme un fou. Il sort du tube la rage au ventre…Il vient de s’envoyer un jet d’adrénaline dans les veines. Dans quelques heures ce sera, peut-être, mon tour. C’est bien de vagues et de bodyboard dont je parle !
Je suis à Ma place, nous sommes en hiver, la nuit est tombée alors je ne verrai rien. Je déprime. De toute façon, je sais que les conditions sont pourries. La mer est ravagée et le vent casse tout espoir de surfer une vague correcte. C’est l’hiver et un hiver bien pourri. Il pleut tout le temps. De mémoire de marocain, on a pas vu ça depuis 50 ans.
Il faut se résigner à changer d’activité. La glisse est morte, vive la glisse !

7h- le samedi.
Nous quittons Casablanca sous le vent et la pluie ; direction Oukaimeden, une petite station de ski dans le haut atlas à 2600m d’altitude. Ces vacances s’annonçaient moroses mais l’idée de rejoindre mes compagnons d’infortunes dans cette station me réjouit. Quelque soit les conditions, on sera ensemble pour faire les cons. C’est déjà ça de pris.
Déjà 3 heures que nous sommes parti, putain de route, putain de météo ! Marrakech, enfin, nous allons attaqué la montée vers la station. Malgré le temps maussade la vallée de l’Ourika est verdoyante et resplendissante. Au Maroc, la moindre goutte d’eau transforme un désert en oasis.
Notre route se poursuit le spectacle d’une route dévastée me surprend. On va où, merde. De la pluie toujours de la pluie, des cailloux sur la route, des cailloux qui dégringolent. C’est le bordel. Et puis, au détour d’un virage : la neige.
Les vacances commencent à prendre forme. Sitôt arrivée dans la station et malgré la tempête qui persiste, nous courrons nous équiper et prendre le forfait. Tarif réduit, domaine réduit, on s’en tape, la neige fraîche nous fera tout oublier.
On n’y voit rien, il fait froid, la neige et le vent fouettent nos visages, qu’importe nous sommes heureux ; nous skions.

16h- le vendredi suivant.
Voilà une semaine que nous skions sans relâche. Le beau temps a succédé à la tempête, laissant tous les couloirs gavés de poudre fraîche. Cinq jours pour tout exploiter, peu de monde ; c’est un bon trip. On ne regrettera pas d’être venu. On ne regrette pas la côte. Qu’est ce qu’une semaine de ski dans une vie de surfer ?
Nous sommes au pied de l’unique télésiège, 1 skieur, 1 snowboarder, le visage rayonnant. Patiemment, nous attendons. Nous voulons être les dernier à monter et clôturer, ainsi, en beauté cette semaine de glisse. L’océan, la montagne, même combat quoi de mieux que de skier au soleil couchant, seul dans l’immensité des montagnes.
Allez, c’est parti, le cul vissé sur les siéges en bois de ce vieil engin, nous contemplons une dernière fois notre terrain de jeu. Toutes les pentes sont à l’ombre ce qui ajoute un côté mélancolique à cette descente, la der des der.
Je me concentre et m ‘élance. Je fonce, je vis. Nico peut toujours s’accrocher avec son snow, c’est moi le plus rapide. Je suis devant, le cœur gonflé par la vitesse, l’excitation et la compétition. Ce tirer la bourre, voilà ce qui nous fais avancer, toujours plus gros toujours plus vite. J’aperçois cette bosse, elle est magnifique et avec la vitesse, quel bon.


16h30- encore vendredi.
Je viens de m’éclater dans les rochers. Cette bosse si engageante cacher en fait ; rien ! Elle ne cachait rien sinon des rochers. En l’air, j’ai eu le temps de penser, « Aie, aie, ça va faire mal. » et « Quel est la position la plus appropriée pour éviter la casse ? », en fait, « Putain qu’est ce que je fais ?».
Naturellement, je mets les skis en travers. C’est le moment de mettre en pratique 15 ans de judo et de chute latérale. IMPACT, ce sont les skis qui font office de pare-choc. La vitesse, cette satané vitesse, je glisse dans les cailloux. Je fais barrage de mon corps. Je ne veux pas rouler-bouler. Je pose la main pour m’agripper. STOP.
Je me relève vite, remonte la pente et cherche à prévenir mon pote : « n’y va pas, n’y va pas ».
« Ben, Ben, t’es où ? »,il m’appelle. Je le vois. Il apparaît sur l’épaule. Je suis rassuré, il n’a pas sauté. Il ne m’a pas sauté dessus. Je vais bien.
Attends, je fais les comptes! Les skis, les bâtons et le pantalon sont pulvérisés. Les chaussures sont malgré le plastique dans un sale état. J’ai mal au cul, égratigné mais pas ouvert. Pas contre, la main me brûle. Je n’ose enlever le gant de peur de voir et de me trouver mal. Je ne saigne pas. C’est juste une fracture ? Pas une fracture ouverte ?

16h35- toujours vendredi.
Le fait que nous soyons les derniers sur les pentes à profiter du coucher du soleil suppose aussi qu’il n’y a plus de secours. Nous sommes seuls. En Afrique de surcroît, alors inutile de compter sur la venue, très opportune, d’un hélico.
Nico s’est fracturé la jambe voici 2 ans. Il est redescendu sur le dos de José. Qui a parlé d’une barquette ? Les secours sont venus sur les 100 derniers mètres, en bas de la face. Là, ou l’inclinaison permettait de secourir la victime, en toute sécurité.
Il y a encore quelques minutes, je fanfaronnais à 3300m. Maintenant, je me demande comment je vais rejoindre la station à 2600m sur le versant opposé. Ce sera sur le cul, jusqu’à la route et auto-stop. Ai-je le choix ? Succomber à la panique…. et pourquoi faire ?
Je suis un mec consciencieux. J’ai la main en vrac, le cul râpé par les rochers, maintenant brûlé par la neige et pourtant je traîne le reste de mon matos. Un cap’tain n’abandonne jamais le navire. On se galvanise comme on peut.

15h- le dimanche, Casablanca.
J’ai froid dans cette salle de réveil. Je suis encore tout engourdi et j’ai déjà mal au bras. Je devrais dire au bout de mon bras. Je ne distingue plus ma main. Un énorme plâtre recouvre mon avant-bras, du coude jusqu’aux dernières phalanges. Et ce n’est pas le plâtre qui me fait souffrir mais bien les 3 broches qui me traversent la main.
Voilà que maintenant, on me promène dans les couloirs. Me laisser pas à poil! Et puis, merde ! Je suis pudique moi. Ah, enfin une chambre, une couverture, il ne manquerait plus qu’une bonne dose de morphine pour apaiser la douleur et dormir. Je n’aspire qu’à dormir mais la douleur est trop forte. C’est pas les visites qui vont me faire changer d’avis.
Il faut que je me calme. J’en ai pour 3 mois sans compter la rééducation. J’aurai largement le temps de râler et peser le sens du mot « excitation ».