Partagés entre la satisfaction de clients en quête d'aventures, la pression de rentabilité des agences spécialisées et les exigences de sécurité, les guides de haute montagne traversent une crise de foi... aggravée par des accidents de plus en plus nombreux.

''Dans mes moments d'inactivité, j'en suis venu à me demander si le jeu en vaut la chandelle, avoue Xavier Cret, guide à La Grave, dans les Hautes-Alpes. A chaque nouveau drame, le doute revient. Statistiquement, on fait un métier terriblement risqué...» 2004 a été une année noire : neuf guides français et six clients ont péri en haute montagne. Face à ces accidents à répétition, Rémy Lécluse, spécialiste chamoniard du ski de pente raide, qu'il pratique seul ou avec des clients, s'avoue «désarmé» : «Nous avons intérêt à remettre en question nos prises de décision et de risque, en évaluant notre rapport à l'argent et aux processus commerciaux, notre rapport à la ''gloire'' ou à la reconnaissance du milieu, sans oublier notre rapport au plaisir...»

Le Syndicat national des guides de montagne (SNGM), qui réunit la quasi-totalité des quelque 1 300 professionnels en activité, a fait les comptes : la moyenne de 4 à 4,5 décès de guide en montagne par an, stable depuis des décennies, est dépassée depuis trois ans, avec 6 morts en 2002, 5 en 2003 et 9 en 2004. Cette série noire provoque des remous dans la profession.

En avril, trois des guides français les plus expérimentés sont emportés en huit jours alors qu'ils étaient en montagne sans clients : André-Pierre Rhem, icône chamoniarde, se tue en snowboard de pente raide, emporté par une coulée. Jean-Claude Mosca, instructeur retraité de l'Ecole militaire de haute montagne de Chamonix, tombe alors qu'il descend à ski avec son fils le couloir des Cosmiques. Patrick Berhault enfin, engagé dans l'un de ces défis qui l'avaient rendu célèbre, fait une chute mortelle dans les Alpes suisses.

Une deuxième série d'accidents survient en juillet, et cette fois, les guides impliqués le sont avec des clients. Le 8, Marc Monnier, engagé par la principale agence spécialisée, Allibert, chute avec cinq clients sur sa corde, après vingt-quatre heures d'errance dans la tempête, sous le Castor (massif du Mont-Rose, Italie). L'un des deux rescapés accuse le défunt guide, depuis son lit d'hôpital, d'avoir commis des «erreurs». L'info fait l'ouverture des journaux télévisés. Deux jours plus tard, Jérôme Bévin, guide chamoniard quinquagénaire, meurt avec son client néerlandais dans une grosse avalanche au mont Blanc du Tacul. Et le 27, Didier Manu, aspirant-guide engagé dans le long et exigeant cursus de formation de l'Ecole nationale de ski et d'alpinisme de Chamonix (Ensa), se tue lors d'un rappel ; son client est indemne.

«De la montagne sur catalogue»

Certes, les guides sont plus nombreux aujourd'hui qu'hier. En trente ans, l'effectif a doublé, et ils exercent de plus en plus longtemps sur l'année. Mais le malaise de la profession est ailleurs. La demande croissante de la clientèle s'accompagne d'une exigence de garantie de sécurité absolue, pourtant illusoire en haute montagne. «Nous ne pouvons nous dérober : nous devons nous interroger sur notre manière d'aborder la sécurité et l'engagement, admet Bruno Pellicier, président du SNGM. La diversité des pratiques et des publics, l'irruption des notions de productivité, de concurrence, de marché, amènent une complexité, et parfois une perte de contrôle, dans la prise de décision du guide.» La profession en reporte volontiers la responsabilité sur les agences spécialisées en alpinisme dont l'activité a explosé depuis quinze ans, amenant leur métier à profondément évoluer. Il est fini le temps où les guides, tous des enfants de la montagne, travaillaient exclusivement pour les bureaux et compagnies installés depuis des décennies au fond des vallées. Le guide version 2004 a parfois grandi en milieu urbain et ses employeurs ú qu'il s'agisse des agences, des compagnies de guides, des «écoles d'alpinisme» pour grand public à l'image du Club alpin français (CAF) ou de l'UCPA ú sont tous engagés dans une logique commerciale. «Le client achète de la montagne sur catalogue, sans faire de différence entre un sommet de 4 000 mètres et un trek dans le Sahara. Or l'alpinisme doit rester un produit artisanal, sous le contrôle le plus proche du guide», assure Gilles Claret-Tournier, vice-président du SNGM.

A la pression des clients, qui a toujours existé, s'ajoute désormais la pression indirecte de la structure qui paye le guide. Jef Tripard, guide, est l'un des dirigeants d'Allibert (22,5 millions d'euros de chiffre d'affaires). Depuis le bâtiment moderne où le siège de cette grosse agence de tourisme montagnard et d'aventure est installé, près de Chambéry, il récuse toute mise sous pression des 75 guides qu'il emploie au plus fort de l'été. Ces derniers sont toujours libres de renoncer, assure-t-il : leur seule obligation, «c'est de revenir avec des clients qui ont le sourire»... D'ailleurs, chaque guide est noté, sur la base de la satisfaction du client. Jef Tripard suggère d'«impliquer [ces derniers] dans le processus de sécurité, avant le départ de la course, en poussant le guide à une démarche pédagogique».

Le SNGM vient d'adopter une idée plus radicale : demander à tous les guides, y compris ceux employés par les agences, de limiter la taille de leur cordée lorsqu'ils ont la charge de clients qu'ils n'ont jamais emmenés en montagne, en respectant pour chaque sommet les habitudes des professionnels du massif concerné. Car, face à la justice, aux compagnies d'assurances et aux tentations normatives de l'Etat, les guides, qui ont beaucoup à perdre, doivent démontrer leur capacité à «autogérer» leur métier. La judiciarisation de leur profession est à l'oeuvre, comme l'illustre le drame survenu le 15 septembre sur la voie normale du mont Blanc : à la descente, trois clients qui évoluaient en cordée autonome, pratique courante dans le milieu ú dévissent après s'être trompés de chemin. Deux d'entre eux ne survivent pas à la chute. A l'issue d'une enquête préliminaire, le parquet de Bonneville (Haute-Savoie) a ouvert il y a quinze jours une information judiciaire contre X pour «homicides involontaires», estimant qu'il y a eu «faute» d'encadrement. Leur guide était occupé, avec un confrère, à assurer la descente de deux autres clients épuisés. De même, le recours au civil «est devenu quasi systématique après un accident, même pour une simple fracture, souligne Patrick Col, président du bureau des guides de Maurienne. Et si ce n'est pas le client qui fait un recours, c'est son assurance...».

Beaucoup de guides avouent leur malaise à évoluer dans un monde du loisir qui correspond de moins en moins aux exigences de la haute montagne. «Le public est passé d'une volonté d'apprentissage à une logique plus tournée vers la consommation, témoigne Pierre Jézéquel, responsable des activités montagne à l'UCPA. Nombre de clients se représentent la montagne comme un espace sécurisé et prévisible. La gestion des aléas climatiques devient difficile : le guide doit de plus en plus se justifier lorsqu'il décide de renoncer. En parallèle, la condition physique moyenne est en baisse !» Certains guides reconnaissent s'être fait parfois «embarquer» par ces clients «hédo-montagnards-branchés», au mépris de certaines règles de sécurité...

«La profession continue à vivre sur une image d'elle-même unique, alors qu'elle est devenue multiple, analyse Pierre Jézéquel, de l'UCPA. L'été, par exemple, il y a au moins deux modes d'exercice de la profession : le guide ayant un ou deux clients sur sa corde, et celui qui encadre un groupe.» Le premier cas étant considéré comme le «vrai» métier. Les guides sont pourtant nombreux à travailler avec trois, six ou huit clients parfois, et pas seulement ceux embauchés par des collectivités ou des agences. Mais les techniques de la cordée autonome de clients, aujourd'hui dans le collimateur de la justice, ne sont pas enseignées à l'Ensa. Les responsables des agences et compagnies préfèrent l'oublier, tout comme ils omettent d'informer clairement leurs clients lorsqu'ils ne pourront pas tous être sur la corde du guide.

«Le syndrome du surhomme»

Il n'empêche. Les dérives commerciales, la course à la rentabilité de la montagne n'expliquent pas tous les accidents. Sinon, comment expliquer que certains professionnels réputés se soient tués alors qu'ils évoluaient seuls, sans clients ? Sur ce point, la majorité des guides entretiennent leur réputation de taiseux, refusant de voir leurs propres responsabilités et prises de risques mises en cause. «C'est la passion de la montagne. Leur droit le plus strict», lâchent les plus bavards. Rémy Lécluse, accro au ski de pente raide, ose cependant l'autocritique : «Le plaisir indescriptible de la glisse peut conduire à une perte inconsciente de lucidité, d'où une prise de risque accrue. Quand tu réalises une belle performance, tu as un sentiment d'invulnérabilité. Le syndrome du surhomme... Ce sont des choses taboues dans notre profession.»

Pour le reste, «celui qui a choisi l'alpinisme, client ou guide, n'a pas choisi le macramé..., tranche Xavier Chappaz, président de la Compagnie des guides de Chamonix. Le guide, comme le chirurgien, est en butte aujourd'hui à la méfiance d'une part de la société. La différence, c'est que le guide, lorsqu'il prend une décision, met sa propre peau en jeu !» Jef Tripard fait, lui, remarquer que, «dans la société montagnarde, le guide continue à ''tomber au combat''. Et donc à mériter la médaille. Il serait temps de prendre en compte sa dimension humaine...» «Les guides souffrent sans doute de la contradiction entre des exigences de pratiques sécurisées et le mythe du guide qui exerce ''au péril de sa propre vie''. Cette souffrance, qui est non dite, est accentuée par l'omniprésence de la mort dans le milieu», analyse Philippe Bourdeau, enseignant-chercheur à l'Institut de géographie alpine de Grenoble. Face à la pression qui monte, la profession et ses clients doivent se faire une raison : le guide-héros, invulnérable et solitaire, n'est plus de notre temps.

Par François CARREL

Libération, vendredi 10 décembre 2004