Après avoir vu les derniers reports des skipasseurs qui se sont régalés dans la neige d'Octobre, je décide de mener une contre-offensive ''estivale''. Pour ce faire, rien de mieux que les montagnes des Bauges, dont les sommets restent encore dépourvues de toutes traces blanches.

L'objectif du jour : la Pointe de la Sambuy (2198m), deuxième sommet des Bauges, qui surplombe la petite station de Seythenex (74), en partant depuis l'abbaye de Tamié (960m).
-dénivelé : 1240m
-durée : 7h aller-retour, repas+pause inside.

Départ du parking à 10h15. Je passe devant l'abbaye sans faire de bruit, car une nône en bois me demande de faire ''chut'' et de respecter le silence des moines. Soit. Le chemin s'engouffre dans la magnifique forêt de Tamié, qui a revêtu ses couleurs d'automne. Temps sec et ensoleillé, le sentier tourne, serpente, monte doucement, j'ai l'impression de ne pas avancer.

Après le passage du ruisseau du Bar, la pente s'accentue, toujours dans cette belle forêt. Elle est tellement dense que j'ai du mal à savoir où je vais, et j'aperçois difficilement quelques sommets entre deux branches.

Voilà deux bonnes heures que je marche dans cette foutue forêt et à part le refuge du Plan du Tour, je n'ai pas vu grand chose du panorama : quelques fougères, des feuillus, des conifères, des arbres de toutes les couleurs, des troncs, des racines. Je m'entrave, je glisse, cette satané forêt commence doucement à me gonfler. On en sort quelques fois pour trouver un peu de ciel bleu, mais c'est pour mieux y retourner 20m après...

Après 2h30 de montée dans cette #{[~#[|`||`@]°_\ de forêt, j'arrive dans un alpage. Enfin.
Le sentier est à flanc de montagne, et il rejoint le chalet de la Bouchasse (1667m). De là, le panorama vaut bien son pesant de tronc d'arbres : le massif du Mont Blanc, la Tournette, Les Aravis, le Buet...et la Sambuy, bien sûr.

L'ascension continue pour rejoindre l'arrivée du télésiège de la Sambuy (1850m), qui appartient au domaine de Seythenex. Pause repas, il est 13h. Devant moi, la partie terminale de la rando. Il y en a encore pour 1h-1h30.

La montée vers la Sambuy est divisée en 2 parties :
-d'abord, la Petite Sambuy (2107m), qui se monte facilement.
-ensuite, la montée vers la Pointe de La Sambuy. Au premier abord, ça a pas l'air si terrible que ça : 100m de montée dans les rochers. Bon, ça doit bien être un peu casse gueule mais sans plus.

Je commence à monter, et j'arrive devant un sentier qui va dans tous les sens, sauf celui que je voudrais. Je suis en train de me faire un remake de la montée à la Pointe Percée : de l'escalade sur des rochers glissants, et même gelés, étant donné qu'on est plein nord, bien à l'abris du soleil. Il reste même un peu de neige de la chute du week-end dernier.
J'ai une peur panique du vide. Je suis en train de me dire que la forêt c'était pas si mal que ça en fait, et que l'avantage des troncs et des branches, quand ça glisse, ben tu peux t'y accrocher. Pas comme ces rochers et ces cailloux à la con.

J'ai pris l'option de passer à gauche. Je sais pas pourquoi. Exellente initiative de ma part, je me félicite. Moi qui ai peur du vide, me voilà sur une arête sommitale gelée. D'un côté, le vide, de l'autre, le vide aussi. D'ailleurs, c'est le principe de l'arête.
Le sommet est à une cinquantaine de mètres. Je suis assis, incapable de bouger. Je suis tétanisé. Je décide de renoncer. Je regarde en arrière, et ce que je viens de grimper me parait plus difficile à descendre, que de continuer à monter ! Je pense un instant appeler les secours tellement l'angoisse prends le dessus...
Puis je me raisonne, prends des grandes inspirations. Je vais y arriver. Ne regardes pas en bas, restes cool. J'ai dis ''pas en bas'' !! Je tremble, je transpire, le sommet s'approche, plus que quelques mètres. Ca y est, enfin.

Sommet de la Sambuy, 2198m. Il est 14h15. J'ai l'impression d'avoir conquis l'Everest. Je ne suis pas seul au sommet. La tension retombe un peu. Je profite du spectacle, quelques clichés, un peu d'eau. Maintenant, il faut penser à la descente.
La descente...

J'opte pour une descente par la droite. Oui, le choix de la montée par la gauche m'est resté en travers. Je commence à descendre. Ca parait plus facile par là, d'ailleurs on distingue des traces de peintures qui indiquaient que l'ascension se faisaient probablement par ce sentier. Je ne suis pas vraiment rassuré, il doit y avoir 8 kilomètres de vide (si c'est pas plus!) sous mes pieds.

Pas le droit à l'erreur, me dis-je. Faut pas que je me rate. Je vérifie tous mes appuis 52 fois, et je fini par arriver devant un rocher. Ou plutôt, LE rocher. Plat, incliné, peu d'appui. Il coupe le ''chemin'' qui est en fait une succession de terre et de rocher, incliné violemment vers le VIDE.
Je reste devant ce bout de cailloux 10min, figé. Le couple qui étaient au sommet avec moi arrive :
-''Ca passe ?'' me demandent-ils.
-''je crois pas, en plus je suis vraiment une quiche en escalade et j'ai peur du vide''.
Le mec me répond :
-''en plus on a pas les bonnes godasses, et puis là, vaut mieux pas se rater, hein?''
Merci. Ca, c'est des paroles qui font du bien. J'en attendais pas tant.
Sacré tableau. Mais ces 10 minutes de prostration devant ce tas de pierre m'ont permis d'imaginer une trajectoire. Je vais le tenter. Je me remémore quelques reportage sur l'instinct de survie et la force qu'on est capable de developper dans ces cas-là. Je mise tout sur l'instinct de survie (et accessoirement aussi sur ma technique infaillible de franchissement de rocher ''quand-on-a-peur-du-vide-et-qu'on-veut-pas-mourir''). Les chaussures calées, hop, une, deux, les mains là, la jambe ici, allez, encore un petit effort...

Ca y est, c'est passé, comme une lettre à la poste (un jour de grève). La suite de la descente est beaucoup plus simple, les difficultés sont derrières.

Il émane de moi un sentiment de fierté rarement éprouvé. Celui de se dépasser, physiquement et psychologiquement. Ce fut le cas aujourd'hui. Mais l'angoisse, et cette peur du vide affecte la percéption des choses, tout devient vite impossible. Le couple qui me suivait avait réussi aussi à passer sans trop de problème, ce n'était finalement pas si dur que ça.

La descente vers l'abbaye se fait par le même chemin qu'à la montée, je retrouve la forêt, ses troncs, ses feuilles et toujours ces racines de +°@@^\\`({#{#.
Arrivée au parking à 17h, les cloches de l'abbaye se mettent à sonner, comme pour acclamer le retour du héros de la Sambuy...ah non, c'est seulement l'heure de la prière, et le temps pour moi de redescendre en plaine, loin des arêtes sommitales...