Trois années qu'on en parlait, trois années que cela ne se faisait pas, mais mi septembre, petit coup de fil reçu :

"Bon So', je pars fin octobre pour Smara, il nous manque une formatrice, t'es libre?"

"Heu oui... oki, d'accord, juste j'ai plus de passeport"

"Ben fais ta demande rapidement...

                                 "Oui"

Voilà, au bout de trois ans où à chaque fois, je n’étais point libre pour y aller ou que l’équipe était au complet… c’est enfin parti…

Petit Rappel historique (rapide et simplifiée):

Les Sahraouis sont un peuple nomade dont le territoire recoupe le Sahara Occidental. Depuis 1976, les Sahraouis sont en guerre contre le Maroc qui a envahit le territoire, depuis le départ des Espagnols. Les Sahraouis sont partagés entre les territoires occupés et les territoires libres au Sud du Maroc (séparés par un mur de Sable construit par l'armée marocaine), mais aussi les camps de réfugiés au Sud de l'Algérie (5 camps regroupant 180 000 refugiés).

Les conditions de vie :

Le camp de Smara regroupe 45 000 habitants, surtout des femmes et des enfants, il est organisé en 7 daïras (mairies), elles-mêmes divisées en 4 quartiers. Chaque famille possède une raïma, une grande tente rectangulaire, ainsi qu’un ensemble plus ou moins grand de constructions de briques de sable. La plupart des raïmas sont raccordées à l’électricité, grâce à des panneaux solaires et des batteries, pour avoir la télé, la lumière et de quoi recharger les portables.







Les femmes portent la melafa, sorte de grand tissu dans lequel elles s’enroulent de façon complexe, mais ne sont pas vraiment voilées, sauf pour sortir dehors, en mettant un cheich en plus surtout pour se protéger du soleil. C’est souvent une femme qui tient la raïma, avec une répartition des tâches entre les femmes de la famille.

L’eau arrive en camions citernes pour remplir les différents châteaux d’eau, puis est redistribué dans des petits réservoirs en fer. Cette eau est bien sûr non potable pour nous… On devra boire de l’eau minérale…

Les enfants sont pris en charge de l’âge de 3 ans à 15 ans : jusqu’à 12 ans, il y a l’école mixte matin et après-midi, puis après il y a le collège, que le matin, pour le moment, par manque de professeurs. C’est nouveau de cette année, car avant les enfants étaient internes à Alger ou dans un autre camp. Toutes les filles ont une coiffure obligatoire par jour (un nœud blanc, deux nœuds bleus…), sorte de combat contre les poux…







Au niveau travail, pour garder leur statut de réfugiés, les sahraouis n’ont pas le droit de recevoir un salaire, mais la plupart des familles ont un membre travaillant en Espagne (du fait que les parents soient considérés comme espagnols facilitent le départ, même si c’est de plus en plus difficile), sinon quelques occupations indemnisées sont occupées dans les camps (dans les daïras (mairies), pour la jeunesse…) et puis il y a les petits boulots (les boutiques du souk, taxis…). Ce qui est impressionnant, c’est le nombre de diplômés que l’on rencontre (du bac +3 à Bac +10), mais certains ne veulent plus quitter les camps. J’entendrais Mohammed Lemin dire la phrase terrible « Deux ans en Espagne c’est pire que 15 jours dans les camps… ». Pas mal d’hommes sont militaires…

Le Voyage

Bataille administrative pour le nouveau passeport. 3 semaines plus tard, je l’ai pile poil à temps pour la demande de visa… Deux réunions de préparation plus tard, l'heure du départ a sonnée, vendredi 23 octobre. Je passe le Lautaret le mercredi sous la neige, obligée de chaîner...







Départ de Lyon, avec une première étape à Alger. Petite Frayeur à Alger: nous montons dans le Boeing 737en direction de Tindouf, prise de la piste de décollage, accélération, les roues avant décollent puis se reposent et là "Un contrôle technique inopiné nous oblige a retourné" Cela finira par un changement d'avion.... Vol de nuit, puisque Tindouf est une base militaire algérienne ne pouvant être survolée que de nuit par les avions civils. Première immersion: nous sommes les deux seules occidentales à bord. Arrivée à 3h du mat', un 4x4 du protocole Sahraoui nous attend, c'est parti pour une heure sur une route goudronnée quasiment toute droite. je ne vois rien, la nuit est quasiment noire... Changement de 4x4, rencontre avec Zein, responsable de la Shébiba (jeunesse) de Smara, un des 5 camps réfugiés: 45 000 habitants. On part pour la première famille d'accueil, personne ne bouge, normal il est 4h du mat', on se couche. Le réveil à 9h sera difficile

La 1ère famille: (Samedi à mardi et dernier lundi)

Fatimetou, la maman, Galia, Amhed, Sid Ahmed, Nejma et Salaam. Ici ca parle asahalien et espagnol, oufff Nejma, jeune fille de 22 ans, parle anglais.... Gentillesse et hospitalité de rigueur... mais attention à ne pas faire d’impair… surtout qu’Isa vient depuis 2003 dans les camps. Le premier jour, la famille nous offre les cadeaux de bienvenue… Ca fait vraiment bizarre de recevoir des cadeaux alors qu’on est invitées… Une melafa (habit traditionnel féminin), des colliers et de quoi faire le henné, qui sera fait le dernier soir.






Ici, c’est simplicité… On  mange la même chose qu’eux, en même temps qu’eux dans un grand plat commun: Loubias (haricots blancs), pâtes, riz, issus des rations des Nations-Unis (menus qui n’ont pas changé depuis 35 ans…), accompagnés de viande de chameau, mais aussi parfois de couscous, entièrement fait maison… Le tout accompagné de Fanta Pomme ou de Coca.

En général lever vers 8h. Petit déjeuner avec le 1er thé de la journée (série de 3: Le premier est amer comme la vie, le deuxième suave comme l'amour, le troisième doux comme la mort), souvent du pain et de la confiture, du café au lait, parfois du fromage suisse, ou des gâteaux secs, des dattes...

Vers 9h, Zein passe nous prendre en 4x4 pour aller travailler à l'UJSARIO, les bureaux de la Jeunesse de Smara. On y rencontre les quelques personnes qui nous accompagneront tout au long du séjour, bizarrement surtout des hommes Mohamed Fadel, l'économe, Jamel, notre traducteur (targem), Mohammed "Petit" (j'ai jamais bien compris son rôle exact, mais son rire et sa bonne humeur nous ont accompagné pendant tout le séjour...), Salé, Mohamed Lemin… On travaille également seules ou avec Zein, ou encore avec Jamel…

On revient souvent vers 13h30/14h pour le 2ème thé et pour le repas de midi, puis c'est sieste obligatoire jusqu'à 17h, ce temps là nous permet de bosser sur les deux stages, de tester les activités manuelles, mais aussi de se reposer, parce que la chaleur a tendance à écraser quand même, surtout pendant ces heures là, qui sont ultra chaudes. Puis Zein repasse nous prendre, pour retourner bosser à l'UJSARIO, où souvent après on attend en observant la place devant... En effet, les horaires ne sont pas super respectées dans l'ensemble... On peut attendre pendant 1h/1h30, et puis d'un coup c'est "Yallah!" souvent doublé d'un "Vamos" et là on a trente secondes pour prendre ses affaires et monter dans la voiture...

Retour dans la famille vers 20h, pour un repas vers 22h et un coucher quasiment direct derrière...

Premier stage (mardi à jeudi)

Le mardi début du stage "formatrices", le but étant que d'ici quelques années, tout se passe en autonomie sans nous, donc l'association forme depuis deux ans des formatrices, mais cela va tout doucement, mais alors vraiment doucement... On fait avec et on s'habitue, même si ca me surprend, étant la seule à débuter parmi les trois formatrices françaises (la troisième arrive dans la nuit qui vient). Donc le premier contact avec les 9 formatrices est détonnant, toutes heureuses d'être là, de retrouver Isa, de rencontrer une animatrice comme elles et ça bosse, ça bosse... Difficile de faire des phrases simples, de parler lentement et d'attendre la traduction au fur et à mesure, mais bon, on s'y fait ;). après 3h de formation, de travail, une collation, on file à l'UJSARIO..., puis dans la famille pour un dernier repas sous cette raima, pourtant bien accueillante... Ce soir on dort dans une autre famille, plus proche de l'UJSARIO donc plus simple, car du coup on peut se déplacer à pied... 

La 2° famille : mardi à lundi

            Abbad, Marmoud, Minaitou (27 ans), Dédié (12 ans), Dabba (12 ans), Najim (9 ans), et les cousins Melanin et Sylvia. C’est toujours aussi accueillant, bien que plus distants. Si on ne se mélange pas, ils nous laissent tranquilles. Minaitou comprend plus ou moins le français, mais sans le parler, Marmoud parle très bien espagnol.







Ici, on mange à l’européenne dans des assiettes, et sans la famille… Ils sont habitués à être famille d’accueil. La semaine précédente notre venue, il y avait 8 clowns espagnols… alors souvent les enfants nous accompagnent, mais on ne sent pas un grand enthousiasme… Un des points positifs est que cette famille accueille depuis quelques années l’équipe de formation et donc connaisse bien nos horaires…

Je sens plus le regard des hommes ici que dans la première famille… surtout qu’ils sont plus nombreux avec beaucoup de passages…  En effet, je suis la seule de l’équipe qui a moins de 40 ans… et en plus, j’ai les yeux clairs… Il suffit de pas faire attention et d’essayer de continuer à vivre parfois sous les regards soutenus, mais bon J, c’est partout pareil, même si je suis pas un canon ;) je suis juste une jeune européenne aux yeux clairs…

Le jeudi, Sylvia m’entraîne à travers les rues… Elle ne parle qu’espagnol, mais qu’est ce que j’ai pu rigoler avec cette ado… Bref, elle m’emmène dans les rues, finalement jusqu’à chez elle… elle me montre la télé, je ne comprends pas trop, et finalement me tend un bracelet en me disant « cadeau »… Boarf, je prends un coup d’émotion là…

Ici aussi, on reçoit les cadeaux de bienvenue : melafa, bracelets et bague ainsi qu’un paquet de levure pour faire le pain en France. Je me plie également à la séance d’essayage de melafa… Et encore une fois, on me dit que je la porte bien…

Petit break :

Là bas, le vendredi = le repos dominical. Donc le jeudi soir, Zein a décidé de nous emmené à El Ayoun, un autre camp à 2h de piste de Smara, pour notamment aller voir les enfants venus à Grenoble cet été, mais aussi sa sœur et sa maman… Bref, on part à la nuit tombante, et on arrive pour le thé chez Mohammed Ali, petit de 8 ans. On mangera tous ensemble, ici, un poulet entier avec des pâtes… On reçoit la visite d’un français installé depuis 2 ans dans ce camp, mais qui repart demain, il travaillait sur un projet agricole de jardins familiaux.

Puis départ avec Christiane pour la Raïma de la sœur de Zein, alors qu’Isa reste dormir chez Mohammed Ali. Surprise il est quasiment minuit et là Marmud et Aftallah nous attendent enroulés dans les couvertures… trop drôles entre curieux et intimidés… Cette famille est composée de la sœur de Zein, de son mari militaire et de 5 garçons, la fille aînée de 15 ans étant en Espagne.

Après le petit déjeuner, on passe prendre Isa et on repart vers Smara en passant par Aoussert, pour poser une demande de passeport à un des anciens targem de l’association. Puis on rentre.

Chez Abad, on a tué la chèvre pour nous… Super gras comme viande, mais ca change du chameau… On mange. Puis on bosse sur le stage animatrices qui démarre demain, avec l’objectif de préparer un temps d’animation qui sera vécu dans les maisons de jeunes le lundi après-midi.

Stage Animatrices (samedi à mardi)

Vingt et une stagiaires… avec 10 formatrices sahraouis et un targem, ca promet d’être sportif, surtout que seule une animatrice parle espagnole et une parle anglais… autant dire que le targem est indispensable. Heureusement Zein vient filer un coup de main. Ca bosse, ca bosse et ca bosse même très bien. La qualité sera au rendez-vous… Ca coupe, ca répète, ca fabrique… Bref, le lundi, on va dans les maisons avec elles, pour les aider et voir aussi le nombre d’enfants présents… Le Bilan de notre part est très très positif dans la plupart des maisons… Ouff, ca rassure… Le mardi, l’évaluation et le bilan sont plutôt positifs de la part des animatrices et des formatrices.

Lundi soir :

Isa et moi abandonnons Christiane chez Abbad, pour passer la dernière nuit dans la première famille, ne serait-ce que pour leur dire au revoir et surtout éviter l’incident diplomatique de ne pas faire de henné…

Dès qu’on arrive, tout est prêt… c’est parti pour 3h30 : 30 minutes d’application, 3h de repos dans du tissu et des sacs en plastique. Les motifs sont sympas… Problème, j’ai la peau trop moite pour que les modèles collent, mais bon à force de sparadrap, ca tiendra et ca donnera un beau résultat, dommage qu’il fasse si froid en France et qu’on ne puisse pas porter les tongs ;)

Le lendemain, c’est départ 8h pour le dernier jour de stage, les au-revoir chez Nejma sont plus que rapides, mais pas moins émouvants… Vers 14h, retour chez Abbad, on mange, puis sieste et travail de plastification des contes pour pouvoir les laisser ici après notre départ… Je demande à Sylvia de m’emmener au marché pour acheter des cheichs… puis vers 18h, Zein passe nous prendre pour m’emmener voir le coucher du soleil aux dunes. Isa vient avec moi et Mohammed Petit et Mohammed Lemin nous accompagne également. On croise un des 4 seuls panneaux de Smara : Attention traversée de chameaux… (les autres sont deux « virages » et un « stop ») Moment magique et sublime. C’est un très beau cadeau pour ce dernier soir… Retour chez Abbad pour manger et puis à 22h c’est le départ…

Le Retour :

Une voiture du Protocole passe nous prendre, direction aéroport de Tindouf et surtout pour une nuit blanche… L’avion décolle à 2h du mat’ et après on a 5h d’attente à Alger… heureusement à 5h du mat à Alger, il fait 12°C… autant dire qu’on se réhabitue doucement aux températures… L’atterrissage à Lyon sera quand même bizarre, retour violent à la vie française, avec notamment les embouteillages pour rentrer chez mes parents…

Je ne savais pas comment organisé ce récit… il y a tellement à dire…et je ne pense pas avoir réussi à partager tout ce que j’ai vécu, ce plein d’émotions… Je n’arrive pas vraiment à atterrir, ni à partager tout ça avec mes proches, c’est tellement complexe d’expliquer tout ça à des gens qui n’ont pas connu…