La première fois que j'ai vu Bruno Compagnet, c'était dans sa grange d'Aragnouet (Vallée d'Aure, Pyrénées). Une sorte de hippie hirsute anti hiphop. Je ne sais plus comment on en est arrivés à parler de ses textes enfouis et jamais publiés, mais quand il me les a envoyés j'étais sous le charme. Voici l'un de ceux-ci.
100% pur ski.
Je me suis posé au bord de la route qui monte à la station. Bras tendu pouce en l'air, je regarde passer les voitures des vacanciers, des moniteurs de ski et des ouvriers qui me dépassent sans s'arrêter. Je me demande si c'est ma barbe ou ma paire de skis qui les dérangent, peut-être les deux. Finalement fatigué de respirer du gaz carbonique de si bon matin, je descends vers Siror attendre le bus bleu qui monte sur Passo Roll.
Hier il soufflait un vent de la Madone, comme on dit par ici, et l'air d'une pureté cristalline renforce encore ce sentiment que j'ai de vivre dans un décor de cinéma, d'évoluer au sein d'une carte postale en perpétuel changement. Malgré une légère affluence de touristes venus jouir du soleil et de la vue sur les montagnes environnantes, je suis seul à skier sur les pentes de la Roseta. À chaque montée je peux vérifier si la trace que j'ai laissé est bien conforme à l'esthétique du lieu, à l'éthique que j'ai de la glisse.
Poser une belle signature, un parcours qui lit la pente, tout en fluidité et belles courbes, en tenant compte de l'inclinaison et de la largeur pour placer des changements de rythme qui révèlent toute la diversité et la richesse de la descente. Il faut tenir compte de l'exposition et des changements de neige, comprendre l'élément pour en tirer le meilleur parti. Il ne s'agit pas de pousser la neige en stem aval supersonique le cul qui frotte par terre pour faire une grosse gerbe, comme sur une mauvaise photo publicitaire.
C'est vrai qu'en lisant ce qui précède on pourrait penser que je me la « pète », que je veux me poser en vieux maître de la neige, il n'en est rien et je n'ai pas une aussi haute opinion de moi. Seulement j'ai consacré toute ma vie au ski, plus de trente ans à glisser un peu partout autour du monde, alors avec l'expérience je pense avoir un peu compris certaines choses. Cette connaissance verticale au sens propre et figuré ne s'est du reste acquise qu'au détriment de ma vie sociale, familialle et professionnelle. Je ne m'en plains pas, ç'a été un choix - ou un besoin - qui m'a limité dans bien des domaines. Dans la vie de tous les jours je suis quelqu'un de maladroit, d'indécis et peu sûr de ses choix, j'ai du mal à me servir d'un ordinateur, je suis complètement nul en affaire et pas toujours à l'aise dans les relations avec mes semblables ...

Bruno à San Martino di Castrozza
Entre midi et une heure, le téléphérique est fermé pour permettre aux carabiniers et au conducteur d'aller manger tranquilement, ça fait partie des choses qui marquent la différence avec la France. Je décide de changer de secteur avant de devenir comme ces joueurs de golf qui répète inlassablement le même parcours.
Dans le village au niveau de l'église, assis sur un banc au soleil, j'attends le bus gratuit de la ligne A. La veille j'avais regardé dans un livre une photo de San Martino au début du siècle. Le pont qui marque la frontière avec l'Autriche ainsi que les maisons et les auberges furent détruit pendant la guerre, en 1915, et seul l'édifice religieux à été préservé.
Il n'y a pas grand monde sur le domaine de Tognola en ce début du mois de mars et si ce n'étaient les touristes Tchèques et Polonais la station serait pratiquement déserte. Le télésiège de « Conca » survole le snowpark, que la dernière tempête de vent a laissé dans un état lamentable. Il s'en dégage une atmosphère d'abandon, que renforce la présence de quelques rails et structures, émergeant par endroits des monticules que la neige a formé avec rage lors des dernières 48 heures. Deux snowboardeurs dérapent tels des survivants de l'improbable, dans ce décor d'apocalypse qu'ils ne peuvent interpréter.
Je remonte doucement en escalier en direction de cima Tognola (2200 m). Trois choucas m'accompagnent, se posent, repartent, sifflent. C'est vrai qu'avec Camille, depuis qu'on bosse sur ce projet de skis qui s'appelle Blackcrows, je les vois partout ces charmantes bestioles, compagnons de nos escapades hivernales, ce sont les fils de l'air, gardiens des crêtes et des sommets, qui nous ouvrent la porte de l'autre monde. Depuis le début de l'hiver je regarde cette belle pente qui descend tout en douceur sur l'hôtellerie de Valmesta. Ce vallon aux formes arrondies, presque féminines, se couvre assez rapidement d'une magnifique forêt. L'écart entre les arbres y est parfait, la neige protégée du vent et du soleil y demeure excellente. L'entrée dans ce petit paradis sera saluée par le départ d'une plaque à vent assez importante et le passage d'un hélicoptère de l'armée qui me pousse instinctivement à me réfugier sous les arbres.
Le bruit du rotor s'est éloigné, puis a disparu, je plonge maintenant dans l'univers boisé des trappeurs de mon enfance. J'aime skier dans les bois, immersion totale dans le milieu naturel que je ressens plus fortement que sur les hautes cimes de roches, de glace et de neige. Je me sens bien, mes skis savent ce qu'ils ont à faire, je regarde devant mais aussi autour de moi. Je ne force pas pour ne pas me fatiguer et devoir m'arrêter, ce dont j'ai horreur parce que ça brise le voyage. J'ai déjà skié en état de transe, la vitesse, les sauts, les cristaux de neige et l'énergie qu'ils libèrent sur ton passage quant tu plonges dans la matière. Je me suis déjà senti comme un animal dans son bois. Le ski vécu comme une expérience chamanique, après tout pourquoi pas ? N'y aurait-il pas là tous les ingrédients ?

Mathieu Chassot : « Celle là est aussi prise à San Martino mais je ne me souviens plus du nom du massif. Pour la petite histoire, on est arrivés au sommet d'une petite bosse qui nous a donné la vue sur ce magnifique paysage. On s'est regardés avec Bruno et on s'est dit que si on faisait une image sur ce spot, on faisait forcément un poster... mais on s'est aussi dit que si ça tournait mal, ce serait sûrement son dernier... Du coup on a préféré ne pas prendre de risque et renoncer. »
L'ombre a surgi sur la gauche de mon champ de vision, je ne l'ai pas vraiment vue mais quelque chose d'inhabituel et de fugitif a immédiatement attiré mon regard, un cri venu du fond de mon ventre est sorti de ma bouche comme pour faire accélérer ma monture. Je le vois bien maintenant, ce jeune chevreuil que je viens de déranger et qui bondis difficilement dans la pente. Dans sa frayeur, il se précipite sur une barrière de jeunes sapins dont les basses branches recouvertes d'un épais manteau de neige constituent un piège naturel où son dernier bond le précipite.
Je regrette mon réflexe maintenant, sachant qu'il ne faut pas poursuivre ces animaux, l'hiver est une période difficile pour eux. Le froid et le manque de nourriture les font évoluer à la limite de la survie et ce n'est sûrement pas le moment de s'amuser à les poursuivre. Je m'approche doucement en espérant juste qu'il ne s'est pas blessé, déchausse rapidement en m'enfonçant pratiquement jusqu'à la taille, saisis fermement une de ses pattes arrière et le tire vers moi. Le hurlement qu'il a poussé a bien failli tout me faire lâcher, d'une main je lui maintiens les quatre pattes ensemble comme pour les moutons quand j'étais petit et avec l'autre bras je le rapproche de ma poitrine pour sortir de ce trou de branches entrelacées et de neige sans cohésion. Un autre cri me déchire le coeur et les oreilles, pourtant j'ai envie de le garder encore quelques instants contre moi avant de le relâcher. Lui dire qu'il ne risque rien et que même si j'aime la viande et le gibier par-dessus tout je ne lui ferai aucun mal. Dès qu'il se retrouve hors du trou, il disparaît en un clin d'oeil et il ne reste de notre rencontre que quelques poils accroché à ma veste.
J'ai rechaussé mes skis, suivi sa trace du regard dans la neige et je suis parti de mon coté. Au niveau de la piste forestière la neige est devenue croûtée, mais en traversant et en changeant d'exposition j'ai trouvé de la neige dure qui portait bien. Un grand champ de neige et quelques toits ainsi que le bruit de la route me signalaient que j'étais arrivé à l'arrêt de bus. Comme il n'y a pas d'horaire sur le panneau, je décide de rentrer dans l'hôtel où le patron, après m'avoir renseigné, me raccompagne dehors et se met en devoir d'arrêter une voiture. Je le remercie chaleureusement et lui dis que je peux attendre une demi-heure le prochain bus mais rien à faire et la cinquième voiture sera la bonne.
En arrivant au maso je coupe un peu de petit-bois. Crêpes au miel.
Texte : Bruno Compagnet
Photos : Mathieu Chassot



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(15 réactions)
J'adore ces histoires !
Vous en auriez pas d'autres de Bruno Compagnet ?
Rencontré pour la 1ère fois chez nous à Verbier la semaine passée où il shootait
Mais c'était quand ce petit trip? La semaine passée???
un poussin