Ca faisait longtemps qu'on voulait en savoir plus sur cet El Dorado des fabricants modernes, et Régis Rolland avait bien des choses à en dire, on s'est assis une demi-heure avec lui, et le moins qu'on puisse dire c'est qu'il y avait de quoi raconter. Comment un fabricant bien de chez nous (il était en béret d'ailleurs) a fini par y aller.
En Chine.

Régis Rolland en 1986
Salut Régis, tu vas nous parler de la Chine... Je crois que tu as une petite expérience de la planche à neige ?
Ben un peu (rires).
En fait, j'ai toujours fabriqué mes planches. J'ai commencé à rider en 82, et quand le team Winterstick est venu aux Arcs 2000, je leur ai acheté une planche.
Suite à ça, et vu qu'il n'y avait pas de produits, il a fallu que je produise mes propres planches. J’avais la chance d’être ébéniste, et de connaître un certain Bernard Gervasoni, qui était un copain de mon village (et qui par la suite a monté pas mal d'usines, bossé pour Ride, et qui maintenant bosse justement lui aussi en Chine…), on a donc monté une presse et j'ai fabriqué des planches dès 83-84.
Au début je fabriquais des planches pour les uns et les autres, et puis après, dés 1986 avec Bernard Gervasoni, on a lancé une société qui s'appelait KP, Kilomètre Pulsé (cette boite avait été montée par Bernard Gervasoni pour la fabrication des skis à moteurs qui ont servi pour Apocalypse 2).
Dans la foulée, on a crée Apocalypse Surf, et on a monté un outil de production de surf des neiges. En 1988-89, quand la production était au maximum, Apocalypse Surf employait une quizaine de personnes.
A cette époque, la fabrication de snowboards c'était quelque chose d'artisanal ou c'était déjà quelque chose de connu?
Artisanal bien sûr! On se cherchait dans tous les sens, on n'avait aucune expérience, ni dans les géométries (shape, flex, cambres, répartition de souplesse, etc...) ni dans l’outillage (presses, ponceuses et tout le reste) ni dans quoi que ce soit au niveau des formes de planches, sachant que l’on était au balbutiement de ce sport.
Pour revenir à l’outillage, il n'y avait pas de commandes numériques à l’époque, donc on faisait tous les gabarits à la main, on fabriquait des petites machines pour shaper les bois, en gros on inventait l'outillage.
On a aussi eu la chance de pouvoir visiter quelques usines de skis (des grosses boîtes), et puis peu à peu on s’est inspirés de certaines de leur idées pour produire nos snowboards.
Au niveau industriel, ça ressemblait quand même beaucoup au pressage des skis non?
Oui, comme je le disais précédemment, ce sont les mêmes techniques. La seule vraie différence, c’est la largeur de l’engin. Un ski fait plus ou moins 70 mm au patin, un snowboard en fait 250 mm.
La réelle difficulté a toujours été, et est toujours, la planéité de la planche. Être plat sur des largeurs de 250 à 300 mm tout en sachant que l’on presse ces planches à 90 ° pendant 12/13 minutes et que celles-ci sont composées de bois, de carres métalliques, de fibre de verre/carbone et de plastique ne facilite pas les choses. En fait, c’est là toute la difficulté.
Années 90/2000, c'est une période où ça fabrique beaucoup en Europe?
A cette époque, il y avait des usines dans toute l’Europe. Autriche, France, Italie, et bien sûr dans quelques pays de l’est. Bien entendu les fabriquant de ski sont rentrés dans la danse en voyant l’explosion de ce sport.

Usine de planches à neige
Après l'essor en Chine, il s'est fait au début des années 2000?
Pour le ski, l’ouverture vers la Chine s’est faite un peu plus tôt, avec K2 dans les années 96 ou 97. Ensuite Ride Swowboard (groupe K2) a démonté son usine installée en Californie pour la remonter en Chine, à Canton.
On peut donc dire que le démarrage des premières productions chinoises s’est fait un peu avant 2000.
Mais toi tu n'as pas monté ton usine là bas, comment ça s'est passé ton arrivée en Chine ?
En fait, 20 ans de business créent forcément des liens, et pour ma part je connaissais un taiwanais américain (Jack Lin) qui avait été notre partenaire dans les années 1990, parcqu’il avait tout simplement racheté notre usine et notre marque Apocalypse Surf.
A l époque, on était partis deux ans à New York, où l’on avait remonté Apocalypse Snowboards USA. Suite à deux années très intéressantes, mais quelque peu éprouvantes, on est rentrés en France début 1992.
Dans les années 1997, Jack Lin a monté une usine en Chine (snowboards et fixations) et c’est donc naturellement que je suis allé le voir en automne 2002 pour discuter d’une éventuelle coopération.
Et aujourd'hui on en est où en Chine, combien d'usines, qu'est-ce qu'ils savent faire?
C’est difficile de connaître le nombre exact d’usines en Chine, mais ce que je peux dire c’est qu’il y a quelques usines majeures, trois ou quatre avec celle de K2, et quelques outils de production disséminés dans le pays.
K2 tu en parles différemment...
Parce que K2 ils sont intégrés, ils ne produisent que les marques du groupe K2, (Ride, K2, 51/50, Liquid, etc.)
La raison principale du développement là-bas, c'est que c'était moins cher?
En fait il y a deux choses, la première ce sont les fabricants de ski européens qui sont assez performants en termes de coûts de production, et donc forcément bien placés en termes de prix public, en plus de la vente de leur produits sur le réseau de la location.
Pour espérer tenir sur un marché aussi difficile, la seule solution c'était pour nous de trouver des outils de production où l'accès au prix d’achat de nos produits serait quelque peu similaire aux grosses marques internationales.
La deuxième chose qu'il est important de comprendre, c’est le temps qu’il faut pour fabriquer un snowboard ou une paire de fixations haut de gamme. En fait, plus on est relié au haut de gamme et plus le temps de main d’œuvre est long. Forcément, à ce niveau là, la Chine est pour l’instant imbattable.

Fabrication des noyaux
Pourtant il y a quand même ce préjugé, Chine = bas de gamme...
C'était pareil à propos du japon dans les années 60. Et maintenant les japonais sont imbattables en électronique... Avec l’apport en compétence des boîtes européennes et américaines, les outils de productions en Chine sont sur la voie d’un développement rapide et de qualité.
C'est quoi le savoir-faire dont tu parles?
C'est un ensemble, c'est comment on shape un noyau, comment on traite une sérigraphie, quels produits on utilise pour que ça colle... Fabriquer une paire de skis ou un snowboard, c’est énormément de savoir faire. Un snowboard pour qu'il fonctionne, ce n’est pas seulement une histoire de matériaux, mais aussi une expérience dans les géométries. C'est très complexe, on est dans des produits très techniques.
Toi ça fait quatre ans maintenant, tu as vu l'évolution...
Depuis 2003, c'est sûr qu’il y a eu une évolution très rapide, en tous les cas dans les outils de production où j’ai moi-même passé du temps. Aujourd’hui, je peux dire que nos produits Apo tiennent vraiment la route, et ce en termes de sensations sur neige, comme en termes de finition. Ce n’était encore pas tout à fait le cas il y a seulement deux ans.
Les planches sont moins chères à produire, mais après?
Les planches sont en effet moins chères à produire, ce qui nous permet de les proposer au marché à un prix raisonnable pour une qualité et un niveau de finition aujourd’hui exceptionnels. Par contre, cela implique un contrôle qualité permanent sur place, donc une personne de chez APO reste en Chine à l'année et effectue non seulement du développement produit mais aussi un suivi permanent dans les diverses usines qui produisent du matériel APO.

« Engineering Department »
Et les petits enfants dans tout ça? Qu'en est-il de votre éthique par rapport aux conditions de travail?
L'industrie chinoise n'emploie heureusement pas que des enfants...
Dans l'industrie du snowboard et du ski, la main d'oeuvre est uniquement adulte, pas de petites mains comme c'est parfois le cas dans l'industrie du textile.
De plus les choses évoluent, certes pas assez vite mais elles évoluent. Pour te donner un exemple concret, je suis actuellement en train de mettre une certaine quantité de nos productions dans une nouvelle usine qui vient d'être montée, et notamment avec un Français qui a participé au projet. Ce nouveau centre de production répond aux normes européennes. Là les ouvriers sont à 40 heures par semaine, ils sont mieux formés et mieux payés comparativement aux autres usines. De plus, ils bénéficient de conditions de travail qui n'ont rien à envier à certaines productions européennes ou américaines. Et c'est plus vers ça qu'on se dirige à l'heure actuelle.
Quels volumes de production dans ces usines? Comparables à l'europe?
C’est dur à dire, mais une chose est sûre, c’est que la Chine prend de plus en plus de poids sur le marché de production de skis, snowboards, et fixations.
Et il y a combien de marques qui marchent comme ça?
Encore une fois, la réponse n’est pas facile, mais de plus en plus de marques cherchent à produire en Chine. Le problème de ces marques, et notamment de celles qui n’ont pas forcement de gros volume, c’est de rentrer chez ces fabricants, en tout cas, les bons fabricants.
Et dans 10 ans, tout le monde va faire là bas?
Non, je ne pense pas, j’espère que l’industrie va conserver une certaine diversité, parce que l'Europe fait de bons produits, les pays de l'est ne sont pas en reste et leur main d’œuvre est pour l’instant compétitive. Les autrichiens ne vont pas se laisser abattre, et puis il y aussi le problème de certaines matières premières qu’il faut livrer d’Europe en Chine pour ensuite renvoyer les produits finis en Europe, ou aux US. Donc on a forcément un coût de transport non négligeable qui va aussi dépendre de la flambée des prix du pétrole, et de la valeur du dollar.

Ca s'en va et ça revient
Comment ça se passe au niveau des matières premières?
Les matières premières sont souvent européennes, elles sont exportées en Chine par bateau. Mais comme toute les matières premières, elles augmentent sans arrêt, surtout celles qui dépendent du prix du pétrole (les plastiques et les résines notamment).
Comment tu t'en sors quand tu es un Mervin, ou un NeverSummer par exemple ?
Pour Mervin, j’ai cru comprendre qu’ils allaient maintenant produire chez Rossignol en Espagne à cause notamment du rachat par Quicksilver du groupe Rossignol, ensuite pour Neversummer, eh bien pour l’instant il résistent. Ils vendent leur produit relativement cher, made in USA, et c’est tant mieux.
Donc si tu veux être une marque qui vend au grand public et pas à une petite partie de privilégiés...
Eh bien il faut être compétitif, et dans ce cas, produire en Chine est une des solutions, mais certainement pas la seule. Le vrai avantage est encore une fois dû au fait que la main d’œuvre est moins chère et que ceci permet au final de fabriquer des produits beaucoup plus aboutis (Finition plus poussée, graphisme et reprise diverse mieux exploité etc.).
C'est amené à se développer?
Oui, la demande va dans ce sens, et en plus ça permet de conserver des prix publics raisonnables tout en améliorent les niveaux des finitions sur nos produits.
Propos recueillis par Mathieu Ros
Un grand merci à Régis Rolland qui a accepté de nous répondre sur un sujet pour le moins « sensible », et merci à cédric pour les photos...



Les réactions : 69%
31%
(16 réactions)
C'est vrai que les apo d'il y a 2 ans n'étaient pas top niveau finition mais ça s'améliore faut croire
impressionnant la profileuse a noyau qui mouline 4 boards en meme temps!!!
ca laisse imaginer les cadences de prod!
Nils
En gros, Régis nous dit que payer un salarié européen avec les charges sociales qui vont avec (assurance chômage, sécu, retraite, etc.) ce n'est plus possible maintenant et que le salut passe par les pays à bas coût de production.
Régis nous parle que de production, mais la prod n'est qu'une partie du problème !
Il aurait été intéressant que Régis nous parle du rapport "coût sortie d'usine" d'une planche et "prix consomateur final".
Du côté réseau de distribution et de commercialisation, n'y avait-il pas moyen d'innover pour rester compétitif par rapport aux gros ?
Je n'ai pas la réponse à la question, mais elle mérite (au moins) d'être posée. D'autant plus que dans un autre style de buisness, d'autres y parviennent de cette manière. Sans vouloir citer un marque comme DELL.
Voilà, elle me laisse un goût bizzare, cette interview, et de la déception, un peu.
presque sans vacances , sinon notre pouvoir d'achat notre pouvoir d'achat en prendrai un sacré coup .......
Par contre, aller en Chine pour baisser les prix de revient cela revient à :
- mettre au chomage nos amis, voisins et proches. Fermer des usines en France et Europe
- assurer un avenir bien sombreà nos enfants
- banaliser les snowboards (et skis) lorsque tout le monde sera en Chine
- donner à la Chine un savoir qui fait partie de nos racines
- permettre à la Chine de nous dicter le marché dans quelques années...
Outre ce réquisitoire, bravo à Régis pour cette belle aventure et n'apprends pas trop vite aux Chinois à savoir faire des snowboards.
Apprends leur plutôt à rider d'urgence afin qu'ils deviennent le marché N°1 de demain !
OldTec
creativite, controle qualite font que la chine ou autre pays a main d'oeuvre pas chere ne sont pas la panacee. D'autre part, les acheteurs peuvent tjs decider a qui donner leur argent, les differences de prix ne sont pas forcement enormes.
Ca pose une bonne question, l'europe est-il une societe plutot de production ou de savoir?
POURQUOI FAIRE
donc je me renseignerai bien pour ne pas acheter du made in China...